WINTZENHEIM.HISTOIRE

Le dernier jour du Hohlandsbourg (Joseph Richert)


Wintzenheim

(collection Françoise Baumann)

Le dernier jour du château du Hohlandsbourg

Pièce en alsacien écrite en 1924 par Joseph RICHERT (Der Hohlandsburg letzter Tag)

Adaptation française signée Raymond BOOS et Hubert WIEGERT

Wintzenheim

Joseph RICHERT (1885-1941) exploitait de 1915 à 1935 l'hôtel-restaurant Richert, rue de la Brasserie,
vendu en 1935 à Félix IMBACH puis à Auguste HAEGELIN et enfin, en 1948, au viticulteur Lucien STAEHLE.

(dessin de Jean Hecketsweiler, collection Maria Staehle)


La pièce fut interprétée en dialecte alsacien par la chorale Laurentia :

- en 1924 : 11 représentations
- en 1938-39 : 11 représentations
- en 1954 : 12 représentations
- en 1962 : 11 représentations


Personnages

Comte Jacques de Furstenberg : châtelain du Hohlandsbourg

Contesse de Furstenberg : née Eléonore de Schwendi, son épouse

Ronald du Hohlandsbourg : leur fils adoptif

Chevalier du Pflixbourg

Gertrude : fille du chevalier du Pflixbourg

Chevalier du Schrankenfels : Johan

Cornélius : ermite, précepteur de Ronald

Omar : camérier du Hohlandsbourg

Zarba :

Fiola : dames de compagnie de la comtesse

Aja :

Werder : troubadour du Hohlandsbourg

Bostock : bourreau du Plixbourg

Kroll : bourreau de Plixbourg

De Montausier : commandant de la Place de Colmar

Bau Simon : receveur de la dîme de Wintzenheim

Speck : maire de Niedermorschwihr

Fried : maire d’Ammerschwihr

Hüg : maire de Katzenthal

Kolwahans, Frommala, Essig Phelepp : bûcherons

2 Pages du Hohlandsbourg. Écuyers du Hohlandsbourg et du Pflixbourg

Soldats du Cardinal de Richelieu

Remarque pour la mise en scène.

Les 2 gardes du corps du Sire de Pflixbourg au 1er acte peuvent être représentés par les bourreaux Bostock et Kroll, les 4 soldats au 3éme acte, comme les 3 bûcherons du 4éme acte par les écuyers, les soldats, les paysans et le camérier, de sorte que les rôles parlés de 13 hommes et de 4 dames peuvent être occupés.


Wintzenheim

Ein Lied zum vollen Becher und dann zu den Waffenspielen ! (collection Françoise Baumann)

ACTE 1

Dans la salle des chevaliers du Hohlandsbourg magnifiquement garnie se trouve une grande table avec des chaises capitonnées, à gauche se trouve une petite table avec une chaise.
De part et d’autre, deux armures complètes pour Hohlandsbourg et Ronald. Candélabres aux murs. Candélabres à chaque colonne. 2 armures.

***

Scène 1

Omar : (seul, place coupes et cruches sur le buffet)

Tonnerre ! Quelle fête hier ! Voilà ce qu’on appelle fêter la Saint Jacques. Notre bon comte du Hohlandsbourg s’est surpassé par sa cuisine...
Et le bon gros caviste a presque complètement perdu haleine… Et dans la cour du château, cette année comme jamais, se pressaient par centaine pauvres et nécessiteux.
(moqueur)
S’y trouvaient aussi deux douzaines de fripouilles et de parasites, sortes de gens impérissables.
Notre comtesse, toujours simple et amène, a trouvé un mot amical pour tout le monde et a tant donné, versé à boire et distribué,
(rit)
que l’an prochain viendra le double de monde. Seul un fait m’a déplu hier : tout à coup quelqu’un a éteint la lumière perpétuelle, en bas dans la crypte,
celle qui luisait depuis toujours pour le salut de l’âme des anciens chevaliers du Hohlandsbourg. Le comte pense que ce pourrait être un mauvais présage... Peut-être, oui !

***

Scène 2

(Omar, page, puis comtesse, Zarba , Fiola , Aja)
(Pendant qu’Omar parle, les 2 pages arrivent au grand galop et annoncent, joyeux)

1er Page:

Omar ! Notre chère Comtesse arrive !

Omar :

Comment ?

2ème Page :

Oui, la comtesse du Hohlandsbourg !

Omar :

Est-ce possible ? Si tôt déjà !
(Pendant ce rapide dialogue, tous les trois ont accueilli près de l’escalier la comtesse et ses trois dames d’honneur puis leur ont placé des chaises capitonnées)

Comtesse :

Non, non mes chères dames, mon aversion me permet à peine de rencontrer ces voisins.
Cornélius a raison : ce seigneur de Pflixbourg avec son insupportable fille et aussi ce Schrankenfels déshonorent notre noble chevalerie.
Mon époux le comte gaspille ses bontés en soutenant ces gens dévergondés.
(La comtesse se rapproche du devant de scène)
Cependant nous ne voulons pas gâcher cette belle matinée et les joies de la fête de Saint-Jacques d’hier.
(La comtesse s’assied, ainsi que les trois dames.)

Zabra :

Oui, noble comtesse, à la fête d’hier, j’ai vu les yeux de vos sujets nécessiteux s’illuminer de bonheur.

Fiola :

O comtesse, votre distribution de cadeaux était vraiment princière !

Zabra :

Oui, mais j’en ai vu certains, moins pauvres, qui ont eu les mains pleines de cadeaux. Je crains presque, noble comtesse, que votre générosité ait été mal placée.

Comtesse :

Mes chères dames, vous jugez bien mal mes actions. Vous ne voyez que ce que je donne et non ce que j’y gagne.
Ne pouvez-vous pas comprendre que je m’enrichis tous les jours en offrant mes cadeaux ?
Plus mes sujets m’aiment et me vénèrent, plus je me sens riche.

Zabra :

Comme ils sont heureux, ceux qui peuvent approcher une telle maîtresse, qui aime tant ses sujets !

Comtesse :

Je vous en prie, mesdames, pas de louanges pour l’accomplissement d’un devoir.
(Elle rit)
Maintenant un sujet gai et agréable !

Fiola : (Applaudit en riant)

Oui, quelque chose de gai et de plaisant.
(Les bravos sont le signal pour l’appel du cor)
(Les 4 dames se lèvent vivement).

Zabra :

Le veilleur annonce une visite.

Comtesse :

Ce sont sans doute les hôtes que mon époux a invités aujourd’hui qui me répugnent.
Mademoiselle Zarba, dites-leur que je suis fatiguée de la fête d’hier et souffrante et veuillez m’excuser.
Omar ! Organisez l’accueil habituel et avertissez Rolph, mon palefrenier, qu’il veuille bien préparer mon cheval, sellé et bridé.

Omar :

(S’incline et part rapidement)

Comtesse :

(S’apprête à partir)
Sans doute partirons-nous encore ce soir pour Kientzheim, dans notre résidence. Cependant avant ce départ, mes chères dames, profitez bien de la fête d’aujourd’hui.

Zarba Fiola Aja : (Jubilant)

Oh ! Merci, noble dame !
(Tous s’en vont. D’abord la comtesse, puis les trois dames et les pages.)

Fin de la 2éme scène, la scène reste vide un instant.

***

Scène 3

Cornélius : (des livres et des parchemins sous le bras)

Même aujourd’hui, j’avais l’intention de te donner l’enseignement journalier avant l’arrivée des invités.
Cependant, bien qu’il soit encore tôt, je ne pourrai pas y parvenir.
Ce sont sans doute ces messieurs du Pflixbourg et du Schrankenfels dont le gardien a signalé l’arrivée.
(Il porte livres et parchemins sur une petite table et s’assied)

Ronald : (debout près de la fenêtre)

Je n’aperçois que le receveur de la dîme de Wintzenheim en compagnie de quelques paysans.
Qu’est-ce qui les amène de si bonne heure dans notre château ? Il a dû se passer quelque chose d’extraordinaire.
(Il appelle par la fenêtre)
« Omar, donne à ces braves gens un rafraîchissement puis conduis-les vers nous dans la salle des Chevaliers ».
(Il regarde les préparatifs)
Aha, pour le repas de fête, tout est déjà en ordre ! Ce sera une joyeuse journée pour nous et pour les gens du château !

Cornélius : (très aimable)

Ronald, mon cher élève, c’est ton bien-être qui m’importe.
Quand j’ai trouvé ton petit corps sans défense devant ma cabane isolée en forêt, j’ai sacrifié ce que j’avais de plus précieux sur terre : ma solitude.
Aucune personne, aucun compagnon ne m’était plus agréable que la solitude. Je connais les secrets de la forêt.
Les vents m’ont appris leur langage, j’ai découvert le mystère des étoiles :
je leur ai dévoilé toutes mes pensées, sans crainte ni retenue. Les hommes eux, m’égaraient : je n’avais rien à en apprendre.
Comme pour la tortue sa carapace, la solitude était ma protection, ma vie même.

Ronald :

Mon cher maître, chez nous, vous n’avez connu aucune contrainte : vous pouviez aller et venir, vous taire ou parler, à votre convenance.

Cornélius : (très sérieux)

Mon introduction visait autre chose : le sire de P. vient avec sa fille aujourd’hui.
Il est déjà lui-même un déni d’humanité, son nom sera détesté de génération en génération et prononcé avec effroi.
(Pesant ses mots)
Mais sa fille Gertrude le surpasse en cruauté et en dureté.
Ronald, cher élève, méfie-toi d’elle : c’est une vraie furie. Lors de notre dernière visite au Pflixbourg, ses regards languissants et passionnés se posaient sur toi.
Ne laisse pas approcher un amour, même s’il paraît honorable. Jusqu’à présent, j’ai réussi à t’éviter ces jeux car l’amour ne dure pas toujours.
Celui qui fait confiance à la beauté attirante d’une femme fait confiance au symbole de la variabilité.
(Encore plus pressant)
L’attirance peut se changer en haine, la douceur en dégoût, le souci en peur et même dans le meilleur des cas, la femme est faible et lunatique.

Ronald : (mélancolique)

O mon maître si sage, pendant mes études si prenantes, il ne me restait même pas une minute pour connaître les doux agissements de l’amour.

Cornélius :

Durcis ta belle âme contre cette satanique Gertrude de Pflixbourg.
Ferme tous les passages vers tes sens, brûle les possibles germes de doux désirs nostalgiques avec un fer rougi au feu puis,
contre cette femme sans honneur, plonge cœur, sensibilité et virilité dans la glace de la sénilité.

***

Scène 4

(Les mêmes, plus Omar, Baur, Speck, Fried et Hug ; Cornélius est assis à la table)

Omar : (discipliné)

Voici les personnes qui souhaitent vous rencontrer.
(Baur, Speck, Fried et Hug s’inclinent poliment, les trois derniers de façon un peu gauche)

Ronald : (se rapproche d’eux amicalement)

Alors, mes chers, c’est bien tôt que vous apparaissez à l’intérieur des murs de votre protecteur.
Vous, Simon Baur, cela fait seulement deux jours que vous avez livré les dîmes que vous avez récoltées.
Quelque chose d’inhabituel a dû vous amener ici ;
je reconnais parmi vous les conseillers de Niedermorschwihr, Ammerschwihr et Katzenthal
qui étaient présents ici hier avec les cadeaux de leurs communes pour la Saint Jacques.
Vous venez peut-être pour discuter avec mon noble père afin d’obtenir de lui quelques avantages.
Il vous les accordera sûrement tant que cela ne nuit pas au bien-être de toute notre communauté.
Parlez librement, je veux bien vous servir de porte-parole, votre maître et protecteur ne me refusent rien d’habitude.

Baur :

Ce que je veux lui dire est si important et urgent que j’aimerais l’en informer moi-même !

Ronald :

Omar ! Le comte du Hohlandsbourg est prié de venir dans la salle des Chevaliers.
(Omar s’incline puis sort)
Votre patience ne va pas être mise à trop rude épreuve, soyez-en sûrs :
le sire de Hohlandsbourg, mon père le comte, est un homme matinal à qui on peut parler à tout moment.

***

Scène 5

(Les mêmes plus le Comte. Deux gardes présentent les honneurs. L’assistance accueille le châtelain en silence.
Cornélius se lève et va avec Ronald à sa rencontre)

Hohlandsbourg :

Joyeuse et bonne matinée ! Voyez donc : notre infatigable savant du château, même aujourd’hui, est déjà prêt à l’étude dès les premières heures de cette journée !
(Il lui serre la main)
Et mon Ronald est actif lui aussi !
(Il l’embrasse)
Vraiment le ciel t’a favorisé en te donnant pour maître un grand savant comme lui.
Et vous, mes chers vassaux, je vous salue.
Je suis encore agréablement ému quand je vois les somptueux cadeaux que les différentes communes de mon fief m’ont offerts.
Mais la nouvelle que vous voulez m’apporter aujourd’hui est-elle si importante que même mon fils ne peut en prendre connaissance ?
Soyez les bienvenus et parlez sans crainte.

Baur :

Un messager à cheval est entré hier soir, peu avant la fermeture, par la basse porte, dans Wintzenheim.
L’homme et sa monture étaient épuisés. Il a abreuvé son cheval. J’ai pu échanger quelques mots avec lui.
C’était un messager du Frankenbourg, en route pour le château du Morimont, chez le comte d’Ortenbourg.
Monsieur le comte, le château de Frankenbourg a été détruit hier par un incendie. Détruit sur ordre du commandant de la Place de Colmar.
Et d’après lui, toutes les places fortes d’Alsace devront subir le même sort.
Pressé et énervé, il a ajouté que Louis XIII, le roi de France, ou plutôt son ministre, le cardinal de Richelieu avait ordonné ces destructions.
Puis, il a sauté sur son cheval et il est parti à toute allure.

Hohlandsbourg :

C’est vraiment une importante nouvelle quoique pas trop inattendue. Mais qu’en dit mon peuple ? Qu’en disent mes sujets ?
Moi qui suis tous les jours à leurs côtés pour les protéger des dangers de cette guerre, qui n’ai eu que bonté et justice envers eux,
vont-ils me donner aide et protection en retour ?

Baur :

C’est pour cette raison, notre maître, que nous sommes ici. Votre amour et votre bonté ne sont pas oubliés, Dieu merci !
J’ai pour ma part organisé chez moi une réunion dans la ferme dîmière entre les plus proches conseillers des communes de votre domaine
pour nous concerter et vous en rendre compte.

Hohlandsbourg :

Et quelles garanties m’apportez-vous ?

Baur (aux trois autres paysans) :

Parlez aussi, vous autres, maintenant !

Speck, Fried, Hug : (ils se dérobent, chacun dit à l’autre)

Parle, toi ! Parle, toi !

Hohlandsbourg :

Pourquoi êtes-vous si peureux ? Ai-je déjà laissé un faible sans défense ni soutien ?
Le ciel m’en soit témoin,
(il lève la main)
jamais je n’ai lésé un faible ni accusé un innocent ! Je ne comprends pas votre peur.

Cornélius :

C’est du respect, notre maître !
Plus fort qu’une simple peur, il ôte de la bouche de l’interlocuteur dévoué les mots qui lui semblent trop faibles.
(s’adressant aux trois paysans)
Parlez dans votre patois sans ambages ni pression.

Speck. Fried et Hug : (parlent en même temps)

Notre village présentera cinquante hommes. Pour vous, maître, nous traverserons le feu.
Vous n’aurez qu’à commander nous serons à vos côtés !

Speck : (maladroit)

Ammerschwihr fournira au moins cinquante bons combattants.

Fried :

Pour vous, maître, les gens de Kientzheim traverseront le feu !

Hug :

Monsieur le Comte, commandez, nous, les gens de Katzenthal, sommes tous avec vous.

Baur :

Wintzenheim, à elle seule, fournira 175 hommes choisis. Les autres communes de votre comté vous sont aussi dévouées.

Hohlandsbourg : (joyeux)

Voilà ce que je voulais entendre. Oh, comme est beau l’homme reconnaissant ! Comme son âme est grande quand elle brille de gratitude !
Non, non, mes chers sujets, si vous vous attaquiez à un seul homme de cette armée,
on raserait votre maison et votre ferme, on souillerait vos femmes et on tuerait vos enfants.
Voilà dix sept ans que cette guerre ravage notre Alsace et change les hommes et les lois.
Les peuples en guerre sont durs, sans discipline et les chefs sans scrupules et pleins de cruauté. Leurs mœurs dépravées ont atteint un sommet.
Devant la violence bestiale de ces soudards, un sentiment d’humanité doit se lever.
Malheureusement, cette soldatesque est partout la même, qu’elle soit au service des Impériaux, des Français ou des Suédois.
Pensez aux seize villages du Bas-Rhin détruits et brûlés jusqu’à la dernière maison à cause de quelques peccadilles !
Non, non, restez dans vos maisons sans réagir. De plus, vous n’êtes pas assez exercés dans le métier des armes.
Par mes questions, je voulais seulement jauger votre reconnaissance.
Je vous remercie de votre fidélité envers votre Seigneur mais je veux que vos biens restent inviolés et qu’aucun sang innocent ne soit versé.
Croyez-moi, mes chers gens, le château du Hohlandsbourg saura se défendre.
Ses canons envoient des gros boulets jusqu’à cinq lieues et même au-delà et ses défenseurs savent manier les armes : ils seront fidèles jusqu’à leur dernier souffle.
(Le cor du gardien de la tour retentit)
Omar, va voir ! Ce sont sans doute les hôtes que nous attendons. Je ne peux pas me réjouir complètement aujourd’hui.
Ronald, va avec deux gardes au-devant des visiteurs, accueille-les comme il se doit et conduis-les jusqu’ici dans la grande salle.

***

Scène 6

(Les mêmes sans Ronald)

Hohlandsbourg :

Cher savant, sentez-vous tout à fait libre parmi nous. Comme je connais vos sentiments envers ces gens, je ne vous demanderai pas de participer à leur accueil.

Cornélius :

Vous voulez dire, mon antipathie, mon dégoût, vis-à-vis de personnes d’une si basse moralité !
Pardonnez-moi Seigneur, si je parais impoli mais soyez sur vos gardes envers eux.
Votre for intérieur ne vous conseille sûrement pas de vous lier d’amitié avec ces brigands.
Seul un bon cœur comme le vôtre peut vous pousser à cette amitié forcée.

Hohlandsbourg :

Je dois pourtant essayer de considérer les gens de Pflixbourg et de Schrankenfels comme de bons voisins. Vous devez admettre cela.
Comme ils n’étaient pas invités à notre fête d’hier, il était de mon devoir de les inviter aujourd’hui.

Cornélius :

Même leurs châteaux ont quelque chose de sinistre.
Pourtant, ils sont mieux situés que notre Hohlandsbourg mais pourquoi cette beauté est-elle si sombre ?
Dans nos montagnes, là où le paysage est le plus beau, on trouve la tente du brigand et la demeure du tyran.

Hohlandsbourg :

Vous êtes parfois, malgré votre grande culture, trop sévère dans vos jugements.

Cornélius : (insistant)

Comment ? Je serais trop sévère dans mon jugement sur des brigands et des voleurs comme ces Pflixbourg et ces Schrankenfels ?
Des messieurs qui ont l’audace de prêcher le perfectionnement du monde.
Et cette perfection, est-elle autre chose que l’accroissement des inégalités dans notre société, celle de la fortune et de la puissance du petit nombre,
qui rend plus effrayant et plus pénible la pauvreté de tous les autres ?
(Il poursuit)
Dès mon plus jeune âge, j’ai vu cette misère qui m’est apparue fatale.
Pardonnez-moi, Seigneur, je vous considère comme innocent : les troupes du cardinal de Richelieu sont le seul médecin contre ces tendances.

Hohlandsbourg :

Rendez-moi ce service ; restez dans cette salle quand ces invités seront présents.
Je pourrais avoir besoin de vos conseils... ou bien faites comme bon vous semble.
(S’adressant aux paysans)
Auriez-vous encore quelque chose à me dire ?

Fried :

Que monsieur le Comte soit assuré de notre dévouement, du plus petit enfant au vieillard le plus âgé, homme ou femme.

Hug :

Dois-je me retirer sacrebleu ? Nous autres de Katzenthal ne sommes pourtant jamais les derniers quand il s’agit d’aider un bon ami.
Nous aimons boire mais nous répondons présent quand il s’agit de donner un coup de main à notre bon maître ?
Alors, cher Monsieur Chevalier, il n’y a plus qu’à commander !

Hohlandsbourg : (souriant)

Je vous remercie. Faites-vous donc servir un rafraîchissement.
Mon caviste ne viendra pas se plaindre chez moi si pendant ces jours de fête ses réserves ont perdu quelques tonneaux ou quelques centaines de bouteilles.
Je vous permets aussi d’être présents aux jeux des armes.

***

Scène 7

Pflixbourg, Schrankenfels, Gertrude, Ronald, Omar, les gardes, trois dames, deux pages.
Les soldats des différents seigneurs forment à l’entrée une haie d’honneur et se rangent ensuite le long des murs.

Bauer, Speck, Fried et Hug : (tressaillant à la vue des chevaliers, se glissent vers la sortie en poussant des exclamations étouffées)

O sainte pitié ! Grand Saint Benoît, voilà les brigands ! Seigneur, aie pitié de nous !

Le comte Hohlandsbourg : (accueille aimablement les arrivants. Cornélius reste assis à sa table)

Bienvenue dans les murs du Hohlandsbourg ! Mon seul souhait est de vous offrir quelques heures de joie et de bien-être !

Pflixbourg :

Bonheur et victoire dans le tournoi ! Je suis heureux quand je porte mon armure.

Schrankenfels :

J’ai renoncé à un beau tableau de chasse mais votre festin va le remplacer largement.

Gertrude : (arrive au premier plan, conduite par la main du comte)

Monsieur le Comte, je me sens bien aujourd’hui.
(elle frappe sur sa cuirasse)
Ce cliquetis sur ma cuirasse résonne ici plus solennellement que la sonnerie des cloches.
(Elle tire son épée du fourreau)
Et ça, cher voisin, c’est ma plume, le sang sur mon épée réjouit ma vue ! Que Judith soit mon modèle !
Et quand je peux commander selon mon humeur et mon désir, qu’ai-je à faire
(elle montre Cornélius)
des leçons de morale et même de la Sainte Bible ?
Bien vrai, monsieur le Comte, nous sortirons bientôt pour ouvrir les joutes ?

Hohlandsbourg :

Mais auparavant, ma chevaleresque demoiselle, je vous prie de goûter notre vin d’honneur dans ces cruches et ces bouteilles :
du Brand de Turckheim et du Tokay de Kientzheim.
(A Omar qui est revenu entre-temps)
Vite Omar, remplis les verres !

Omar : (il s’exécute)

Bautz !

Pflixbourg :

Oui, avec ce vin nous voulons rajeunir notre sang : qu’il fermente et écume !
Nous voulons vider ce calice rempli de joie et aucun démon ne doit venir l’empoisonner.
(il bat des mains)
Au travail, valets ! Ôtez-nous ces cuirasses ! Prenons nos coupes !
Mais je ne vois pas la comtesse...

Zarba :

La comtesse a eu un malaise : elle vous prie de l’excuser.

Schrankenfels

Peu importe. Enlevons nos armures ! Allons boire !
(Les valets s’exécutent).

Hohlandsbourg :

Qu’aucune amertume n’altère la joie de cette coupe malgré une très grave nouvelle pour nous autres, chevaliers de la vallée, qui vient de me parvenir !
Omar, les coupes sont-elles pleines ?
(Omar s’incline)
Bien ! Prenez place et soyez joyeux, mes invités !
(Il lève sa coupe)
Vive la chevalerie !

Schrankenfels :

Avec ses joies et ses plaisirs !
(On s’assied. Ronald est assis à côté de son maître. Gertrude tire son siège près du comte)
Au diable les soucis et les fantômes. Chez moi, ils ne sont pas les bienvenus. C’est dans ma coupe que je trouve mon Dieu !
Cornélius, savant éclairé, qu’étudiez-vous obstinément dans votre coin ? Regardez, c’est là mon livre de morale !
(Il lève sa coupe vers Cornélius)

Cornélius :

Si vous en restiez à l’ivresse, ce ne serait pas grave mais votre ami l’alcool est un compagnon ivre de sang.

Schrankenfels :

Si tu veux troubler la joie de cette fête par des bribes de sagesse, alors rassemble tes livres et va-t'en !
Notre épée de chevalier ne répand que le sang de paysans et de simples marchands, ce qui n’est pas grand-chose.

Pflixbourg :

Non, savant, nous ne faisons pas couler un sang noble.

Gertrude : (dédaigneuse)

Cette bouillie paysanne ne mérite même pas le nom de sang !
(Hohlandsbourg veut répondre)

Cornélius : (le devance et parle posément mais avec énergie. Il s’adresse d’abord au comte)

Pardonnez-moi, Seigneur, il ne me paraît pas possible d’entendre cela sans répondre.
(Il rassemble ses papiers et se tourne vers tout le monde).
Il y a quelque chose d’humiliant dans l’orgueil des nobles pour la vie d’un pauvre paysan.
Rien qu’à penser au ton que prennent certains pour parler de ces travailleurs de la terre, cela me fend le cœur.
Pourtant on découvre en eux des hommes sans fard et sans malice. N’est-il pas honteux que la plupart des chevaliers les dédaignent ainsi ?
O ces ouvriers de la terre ! Ces fils de l’effort !
(Avec de plus en plus d’enthousiasme)
De la grisaille du point du jour jusqu’au coucher du soleil, leur vie n’est qu’un long labeur.
Pas d’idée à développer, pas de pensée consciente, juste ce qu’il faut pour accomplir le travail pour les autres, pour être l’esclave de leurs tâches les plus dures !
S’ils s’en écartent, ne fût-ce qu’un instant, la mort la plus affreuse les guette.
Aucune pitié pour la moindre erreur : le cachot, la déportation, la potence remplacent les livres qui pourraient les guider.
Honte à ces injustices ! Elles rabougrissent le cœur, aveuglent les sens, affaiblissent les mille liens qui relient les hommes, elles entraînent vers la servitude et l’arrogance !
(Les seigneurs et Gertrude lui adressent des regards furieux)
Je suis sûr que les démons rient à gorge déployée quand ils vous entendent vous moquer du pauvre paysan.
Son âme est aussi élevée, aussi immortelle que la vôtre mais la terrible souffrance de sa vie d’esclave ne lui permet pas de le montrer.
(Les chevaliers et Gertrude se dressent, furieux. Cornélius poursuit, toujours calme)
Vous m’avez provoqué : voilà ma réponse.

Schrankenfels :

Comment tolérez-vous de telles attaques contre l’honneur des Chevaliers, dans votre propre demeure ?

Hohlandsbourg :

Pardonnez-lui, s’il vous plaît, à force d’étudier, notre savant devient excessivement sévère.

Cornélius : (comme s’il n’avait pas entendu cette remarque)

Et vous noble maître, veuillez me pardonner : mes impressions humaines m’ont entraîné hors des limites de la raison.
Je sais qu’un maître juste et noble comme vous a son lot de préoccupations.
(Il se dirige vers la porte, sans regarder ni à droite ni à gauche et tous s’écartent devant lui)

Schrankenfels : (le suit d’un regard furieux)

Dévoreur de grimoires, garde tes leçons de morale !

Gertrude :

Père, cet homme sombre et secret m’a toujours fait frissonner.

***

Scène 8

(Les mêmes sans Cornélius)

Pflixbourg : (fâché)

Oui, il suffit maintenant! Comment pouvez-vous supporter un tel moralisateur dans votre château ? Que Dieu le damne !

Hohlandsbourg :

Pourtant, dans ce sombre château, il m’apporte de la consolation et du bonheur.
C’est lui qui, il y a bien des années, alors que je n’avais pas d’enfant, m’a apporté un petit enfant abandonné.
Je l’ai baptisé du nom de Ronald et il est à présent le rayon de soleil de ma vie.
Je l’aime encore plus qu’un père aime son fils. Je dois à Cornélius une éternelle reconnaissance.
Pour mon fils, il n’est pas seulement un maître exigeant mais aussi un ami fidèle. Il est un conseiller et un modèle pour la conduite de mon fief.
Je prie mes valeureux hôtes d’oublier ce fâcheux incident.
Omar ! Remplis bien toutes les coupes ! Soyez tous gais et contents comme il convient un jour de fête !

Gertrude :

Je propose que nous chantions une chanson à boire que nous connaissons : soyons gais et chantons !

Pflixbourg :

Très juste ! Chantons ensemble !

Schrankenfels :

Bravo, mademoiselle Gertrude !
(Chanson à boire) (Tous applaudissent)
Bravo, bravo! C’était vraiment bien !

Gertrude :

Maintenant que nous sommes rafraîchis, amusons-nous avec les jeux festifs !

Hohlandsbourg :

Buvez encore une coupe, chers voisins invités. Et pour que votre joie soit complète, acceptez à nouveau cette année le florin de la Saint Jacques que mon régisseur va vous offrir.
Ces années de guerre ont multiplié mes dépenses et j’arrive avec peine à joindre les deux bouts.
Mais vos revenus sont encore plus réduits que les miens et je veux bien soutenir mes voisins pour que l’insécurité sur la grand’route prenne fin. Ces pauvres marchands... vous me comprenez...

Pflixbourg :

Cher voisin, nous sommes malheureusement sans cesse dans la situation désagréable de devoir faire appel à votre bonté.
Ce n’est donc pas un hasard si dernièrement il y eut des actes malveillants de certains de mes valets sur la route, contraires à la sécurité.

Schrankenfels :

Ce fut aussi le cas chez moi.

Hohlandsbourg :

Alors, vous devez durcir les consignes données à vos valets. Seule une noblesse impeccable peut nous éviter un déclin complet.
Mes propres contributions à soulager les misères causées par ces guerres ont dépassé de loin celles des autres nobles.

Pflixbourg :

Vous êtes le seigneur de huit riches paroisses : Wintzenheim, Sigolsheim, Kientzheim, Ammerschwihr, Katzenthal, Niedermorschwihr, Ingersheim, Logelheim et même une partie de la ville impériale de Turckheim.
Vous en touchez les dîmes : nous n’avons pas ces revenus.

Hohlandsbourg :

Vous oubliez que certaines de ces communes ne m’appartiennent qu’en partie et qu’avec ces dimes, je dois régler toutes les dépenses de l’église et du village, de sorte qu’il ne me reste rien en fin de compte.
En réalité, je ne suis devenu maître du Hohlandsbourg que grâce à mon mariage avec Éléonore de Schwendi, la vraie propriétaire de ce château et de ses fiefs.

Schrankenfels :

Ces nombreuses redevances pour la guerre m’ont totalement appauvri. Depuis quinze ans, l’assemblée provinciale d’Ensisheim exige des sommes exorbitantes !
Quand les troupes de Wallenstein sont entrées dans la région, il a fallu verser des contributions de plus en plus importantes. Notre région à elle seule a dû trouver 500.000 florins d’or.

Hohlandsbourg :

Pour nous défendre, il fallait bien cette somme. D’ailleurs les églises ont contribué à cette dépense pour 52.300 florins.
Pour régler la part de mes églises, j’ai tout pris sur mon compte. Même la petite communauté juive a dû verser 3000 florins.
(Pendant ces échanges, Ronald et Gertrude conversent avec animation).

Pflixbourg :

Et ça ne s’est pas arrêté là ! A peine un an plus tard, le 8 février, nous avons à nouveau dû payer 400.000 florins pour nous défendre contre ce monstre de Mansfeld.
Et ainsi, chaque année : j’ai dû payer d’énormes impôts de guerre jusqu’à ma ruine complète.

Hohlandsbourg :

Notre monnaie en Alsace n’a que la moitié de la valeur des monnaies de Bohème ou de France.
Les grosses sommes que notre noblesse a dû fournir n’ont pas suffi quand le 11 mai, j’ai dû loger 500 cavaliers, hommes et chevaux dans mon château.
J’ai, pour ma part, été envoyé à la forteresse de Brisach comme capitaine d’un escadron.
Outre le sang répandu, les destructions, les pillages, ces dépenses vont provoquer un affaiblissement économique de toute notre région.
Les 5.000 florins que nos communes ont soi-disant volontairement offerts, proviennent entièrement de ma caisse.
Plus grave, il y a deux ans, mon château a été assiégé par les Suédois commandés par le comte rhénan Jean Philippe :
les conditions de paix m’ont coûté plusieurs milliers de florins, quatre canons légers, deux gros canons et un mortier.
(On entend le cor du portier. Le comte regarde par la fenêtre)
Je vois Cornélius marcher vers la porte : il va nous éviter tout désagrément.

Gertrude :

Espérons que personne ne vienne déranger nos joutes. De toute façon, une distraction qui ne m’apporte ni plaisir, ni jouissance me répugne.
Je prie ces messieurs d’arrêter leurs interminables conférences. Nous sommes ici pour nous réjouir. Allons, messires, de l’action, de l’élan !
Vidons nos verres pour que des flammes brûlent dans nos têtes ! Rendons-nous aux jeux !

***

Scène 9

(Les mêmes plus Omar)

Omar :

C’est Cornélius qui m’envoie. Un important message vient d’arriver, envoyé par le colonel Montausier, commandant la place de Colmar.
Ces messieurs sont invités à se rendre en salle d’audience.

Hohlandsbourg : (se levant avec hâte)

Ma consigne pour cette journée était si sévère que seul quelque chose d’important peut troubler notre fête.
Allons sans délai dans la salle d’audience. Attendez-vous à une très mauvaise nouvelle.
Fiola, veuillez nous excuser auprès de la châtelaine et la prévenir que sa présence en salle d’audience est indispensable.

Fiola :

A vos ordres, monsieur le Comte. (elle sort rapidement)
(Le comte sort en hâte, suivi par les dames, les pages et les deux écuyers).

Schrankenfels :

A la salle d’audience ! Mais auparavant, une coupe encore pour nous rafraîchir !
Gardes, rendez-vous en attendant dans la cour.
(Les gardes sortent)

Pflixbourg : (il boit)

Espérons que le savant du château ne nous infligera pas un cours de morale.
(crie vers Schrankenfels)
Arrête, je viens, laisse-moi vider ma coupe !
(Il s’en va. Ronald veut le suivre mais Gertrude le retient).

***

Scène 10

(Gertrude. Ronald)

Gertrude :

Prêtez un tout petit instant votre oreille à votre voisine. Vous pourrez vous rendre sans tarder à l’audience.

Ronald :

Que faire d’autre que d’écouter les belles paroles d’une chevaleresque demoiselle qui me sollicite ?

Gertrude : (s’assied. Ronald reste debout)

Votre gentillesse me donne le courage d’épancher mon cœur avec confiance.
Voyez-vous, Seigneur Ronald, ma dureté m’a valu le surnom de « Terreur de la route » car je juge d’après mon humeur et avec une sanguinaire et barbare cruauté.
Et pourtant... Quand je suis lasse de cette cruauté, quand répandre le sang me répugne, je sens un vide au plus profond de mon être, un désir d’amitié et d’amour.
Tous tremblent à ma vue. Nulle tendresse, nul attachement, aucun signe d’amour : seuls l’horreur ou une peur d’esclave accueillent Gertrude de Pflixbourg.
O Ronald, permettez-moi ce doux nom, permettez que je donne libre cours au sentiment qui agite mon cœur, si brutal d’ordinaire.

Ronald :

Mais, Madame, c’est pour écouter vos vœux que je ne me suis pas rendu à cette audience si importante. Mon comportement envers ma noble voisine vous paraît-il si inamical ?

Gertrude : (exaltée)

O sentiment profond et criant, vais-je enfin te laisser libre cours ? O Ronald, un amour indomptable me consume ! Il m’ôte le repos et la paix.
(elle l’enlace)
Seul ton amour, Ronald, peut encore réjouir ma vie, me détourner de mes sanguinaires penchants, me guérir ! Ronald, mon ange, la passion me dévore !
Accorde-moi la pression de ton bras autour de moi, la douceur de ta bouche sur mes lèvres pour de brûlants baisers !

Ronald : (l’écarte sans brutalité)

Madame, je ne comprends pas votre langage.
(Il s’en dégage complètement. Elle le fixe, médusée)
Mon maître m’a élevé sévèrement, en profonde science, de la scolastique à la science des plantes et des herbes.
J’ai appris aussi le maniement des armes mais votre langage, Madame, m’est inconnu. J’ignore les élans de l’amour. La sensualité ne m’a jamais attiré hors de moi-même.
(Cornélius apparaît à la porte)

Gertrude : (désappointée, sauvagement)

Comment ? Il me repousse ! Moi ? Comme Joseph a repoussé la femme de Putiphar !
(Elle roule des yeux furibonds)
Monsieur Ronald de Hohlandsbourg, mon cœur est de nouveau votre sanguinaire voisin !

***

Scène 11

Cornélius : (appelle)

Ronald !

Gertrude : (aperçoit Cornélius qui est encore à la porte)

Diable, cet inquiétant personnage !

Cornélius :

Ronald, mon élève,
(il désigne Gertrude)
autour de toi voltigent des esprits mauvais aux ailes sombres, avec des chaînes bruyantes et des désirs diaboliques.
Viens, avant qu’un précipice ne s’ouvre devant toi !

Ronald :

O mon bon maître ! Même aujourd’hui, mon cœur n’a pas faibli !

Cornélius :

Tu manques à la châtelaine, en salle d’audience.
(il part avec Ronald)

***

Scène 12

(Gertrude seule)

Gertrude : (haineuse)

Espèce de dévot sans barbe ! Tu oses t’opposer à la terrible Gertrude de Pflixbourg ! Humilier ma passion ! Piétiner mon amour !
(Comme folle)
Tu es perdu, petit maître poupin ! Tu ne recevras jamais les baisers d’une autre !
(Elle lève la main)
Ici, dans ta propre salle, je le jure !
(Elle serre le poing)
Ruine et mort à celui qui ose agir contre moi !
(Pause. Elle s’abat sur sa chaise, épuisée)
Et pourtant, même maintenant qu’il m’a repoussée, mes sentiments d’amour sont plus forts que ma soif de haine et de sang.
Tu règnes en moi, mon amour, le désir me brûle, ô Ronald de Hohlandsbourg...! Comme je l’aime !
(Elle se lève en sursaut)
Je n’ai jamais connu de telles faiblesses, je ne dois pas en connaître...
(elle part)

***

Scène 13

(Gertrude, Pflixburg, Schrankenfels)

Pflixbourg :

Gertrude ! Où donc es-tu restée ? Nos châteaux sont perdus. Le commandant de la Place de Colmar nous a donné de nouvelles instructions
(il s’assied, désespéré. Schrankenfels reste indifférent)

Gertrude : (ton viril)

Nous allons nous défendre !
(P. hoche la tête)
Je vais moi-même diriger la défense. Mais une chose bien plus grave me tourmente : le jeune Ronald m’a gravement offensée.
(les deux chevaliers se dressent en sursaut)
Et quand Gertrude de Pflixbourg jure de se venger de quelqu’un, elle exige de vous un soutien aveugle.

Schrankenfels : (familier)

Ne t’ai-je pas offert les plus beaux cadeaux pour chacun des doux baisers que tu m’as accordés ?

Pflixbourg :

Ton père t’a-t-il refusé une prière ou une demande ?

Gertrude :

Silence ! Quelqu’un vient !
(Elle se rend au fond de la salle pour éviter provisoirement de devoir saluer la comtesse).

***

Scène 14

(Les précédents plus Hohlandsbourg, Montausier, Ronald, Omar, la Comtesse et sa suite).

La Comtesse :

Que Louis XIII ou son premier ministre, le cardinal de Richelieu, ne tolère pas de forteresses autres que les siennes dans son pays, est son affaire.
Mais notre Alsace est hors de sa juridiction. Vous le savez, monsieur le commandant de la Place, l’Alsace depuis l’an 925, depuis plus de 700 années sans interruption,
partage le sort de l’Allemagne et fait partie de son territoire.

Montausier : (tapote avec nonchalance sa culotte avec sa cravache)

Lorsque les Suédois ont quitté ce pays l’an dernier, ils ont transmis à notre roi Louis tous les droits et pouvoirs.
(Il montre un sceau)
Voici le sceau de la puissance royale qui m’a été remis : c’est investi de ce pouvoir que je me tiens devant vous.
(Tous s’inclinent devant lui)

La Comtesse :

Mon château comme les communes qui en dépendent sont sur territoire autrichien. Et pourquoi considère-t-on ce paisible château comme une forteresse ?
Interrogez mes sujets, demandez-leur s’ils ont reçu autre chose que bonté et amour.

Montausier :

Mais Madame, à quoi servent ces puissants canons placés devant de nombreuses meurtrières ? « Ami de personne »,
c’est ainsi que s’appelle ce gigantesque canon dans la tour de l’Est avec lequel vous pouvez apporter la foudre, non seulement sur la ville de Colmar mais même sur le comté de Horbourg.
Que répondez-vous à cela, Madame ?
De plus, votre provision de poudre est estimée à plus de mille quintaux et vos réserves de munitions sont pleines.
Dites-moi, Madame la Comtesse, votre château n’est-il pas une forteresse ?

La Comtesse :

L’un de mes prédécesseurs, le comte de Lüpfen, a rapporté ces canons, pour partie comme cadeau et pour partie comme butin de guerre contre les Turcs.
Jusqu’à présent, ils n’ont pas servi sinon comme souvenir.
La poudre et les munitions avaient été prévues pour nous défendre contre les Suédois.
Il est vrai que du Hohlandsbourg on pourrait tirer sur Colmar mais aucun boulet n’a encore frappé la ville.

Montausier :

Et ces murailles monstrueuses ? Ce fossé si profond tout autour du château ? Et ces gardes qui se relaient chaque heure et patrouillent jour et nuit ?
Par Dieu, il faut bien appeler cela une forteresse, n’est-ce pas ?
(Il s’assied)
Permettez, Madame, que je me repose.

La Comtesse :

O pardon ! Vite, Omar, une coupe et qu’on la remplisse !
Voilà. A votre santé, Monsieur le Commandant !
(Elle fait un signe à ses trois dames en souriant. Elles se placent avec grâce devant Montausier, font une révérence, lèvent le bras droit et s’écrient) :
A votre santé, Monsieur le Commandant de la Place !

Montausier :

Parbleu ! Elles sont ravissantes ! Je vous félicite, Madame la Comtesse !

La Comtesse : (gentiment)

Eh bien, Mademoiselle Fiola, qu’avez-vous à dire ?

Fiola : (gaiement)

Monsieur le Commandant de la Place de Colmar, vénérable éminence, quel plaisir de rencontrer des personnes d’une si belle prestance !
De toutes parts, dans le monde ancien et dans le nouveau, on voit des grimaces et des faces de singe : pourquoi faudrait-il qu’il en soit de même au Hohlandsbourg ?
(Tous s’esclaffent. De même Montausier. Applaudissements et cris : bravo !)

Montausier : (content)

Ma foi, vous êtes un peuple joyeux !

Pflixbourg :

Puis-je vous demander, Monsieur Montausier, ce qu’il doit advenir de ces soi-disant forteresses ?

Montausier :

Parbleu ! Elles doivent disparaître du paysage !

Pflixbourg :

Diable ! Quand donc ?

Montausier :

Mon Dieu, moi seul peux et dois le savoir !
(Il boit avidement)

La Comtesse :

Dites-moi donc, je vous prie, ce que je dois changer pour que ce château ne soit plus appelé forteresse ?

Montausier : (vide d’abord sa coupe qu’Omar s’empresse de remplir)

Ce que vous devez faire ? Supprimez les canons, les meurtrières et les lucarnes, supprimez les pièges au-dessus des portes,
enlevez le pont-levis et la herse, comblez le fossé, faites disparaître la poudrière et la soute aux munitions.
Installez des entrées commodes dans votre beau château, de belles fenêtres à la place des meurtrières et même le roi Louis n’y trouvera rien à redire.
(à Hohlandsbourg)
Par Dieu, vous êtes un chevalier juste et brave, je le sais aussi bien que je connais le nombre de vos canons, votre stock de poudre et de munitions :
mes espions sont bien payés et font bien leur travail.
Vous avez de la chance, Monsieur le Comte, je n’ai pas reçu une seule plainte contre vous.
C’est d’ailleurs pour cette raison que je me suis déplacé en personne pour vous rencontrer et vous avertir de vive voix de la catastrophe qui vous guette.
Votre voisinage, en revanche, est dans une très mauvaise situation : je n’aimerais pas être dans leurs culottes !
(Il boit)

Schrankenfels : (fait des gestes courroucés)

Que le diable emporte cet insolent personnage !

La Comtesse :

Je vous dois une grande reconnaissance, Monsieur. Je ferai tout ce que vous me demandez. Tout ! Je souhaite par-dessus tout sauver mon cher château.

Montausier :

La démolition de votre château devra être rapportée sur un parchemin : certifiée par un sceau. C’est urgent, très urgent ! Mon courrier doit partir demain chez le Roi.
Il emportera vos propositions sinon c’en sera fini de votre château.
(Il se lève)
Je me rends demain au grand déjeuner du prélat, au couvent bénédictin de Saint Gilles.
C’est un parent du Cardinal. Faites en sorte qu’au plus tard, demain, une heure après midi, vos propositions parviennent à ce couvent, sur un document authentique à votre sceau.
Elles seules pourront retarder l’exécution de l’ordre que j’ai reçu et peut-être vous sauver.
Monsieur le Comte, madame la Comtesse, je vous souhaite le bonjour ! Au plus tard demain, une heure après midi, sans faute. A défaut, il sera trop tard et vous le regretterez dès demain soir !
(Il sort de la salle à grands pas)

Hohlandsbourg :

Comtesse, mon épouse et Ronald, accompagnons l’officier jusqu’à la grande porte. Et vous, chers hôtes, veuillez excuser notre brève absence.
(Il sort avec la Comtesse, Ronald et leur suite)

***

Scène 15

(Pflixbourg, Schrankenfels, Gertrude)

Schrankenfels : (furieux)

Va au diable, gredin français ! Qu’a-t-il dit ? « Je n’aimerais pas être dans leurs culottes ? »
(Il rit)
Ha, ha, ha ! Quel vantard !

Pflixbourg : (sérieux)

Malheur à nous, s’il dit vrai. Nous ne pourrions attendre ni aide ni pitié de nos paysans.

Gertrude :

Ça ne sera pas aussi grave que ce vantard nous le promet. Il ne me fait pas peur. Ou bien alors, nous disparaîtrons et nous tâcherons auparavant de nous procurer un joli magot.
En aucun cas, Hohlandsbourg ne doit l’emporter sur nous : son château doit tomber comme les nôtres. Comme nous, il devra être anéanti.
Vous avez entendu : demain, une heure après midi, parchemin et sceau devront être arrivés au couvent de Saint Gilles. Et moi, je dis : parchemin, sceau et messager devront disparaître.
Alors, l’orgueilleux château de Hohlandsbourg subira le même sort que les nôtres.
Mais il nous faut connaître avec précision l’identité du messager. Nous agirons en conséquence. Laissez-moi faire.

Schrankenfels :

Gertrude de Pflixbourg, quel diplomate, quel chef de guerre tu aurais pu devenir !

Pflixbourg :

C’est vrai. Nous sommes admiratifs et honteux tous les deux.

***

Scène 16

(Les mêmes, plus Hohlandsbourg, Ronald, Cornélius, Omar, la Comtesse et leur suite. Cornélius et Ronald se tiennent côte à côte)

La Comtesse :

Il est heureux que je n’aie jamais connu la crainte car ce serait aujourd’hui le moment.
(elle remarque Gertrude, lui tend la main que Gertrude saisit en faisant une révérence)
Ah, Mademoiselle Gertrude, la nouvelle que nous a communiquée le commandant de la Place a dissipé mon malaise. Que nos invités trouvent tout de même du plaisir à la fête de ce jour !

Gertrude :

Merci, chère Comtesse. Dans votre château, malgré toutes ces péripéties, on trouve un grand plaisir.

Pflixbourg :

Je n’arrive pas à croire à cette histoire du Commandant : a-t-on déjà entendu semblable chose en Alsace ?

Hohlandsbourg :

Oui, hélas. Ce matin j’ai reçu des nouvelles de la vallée : le château de Frankenbourg a été investi et brûlé. J’ai gardé le silence pour ne pas troubler notre fête.
(Pflixbourg, Schrankenbourg et Gertrude échangent des regards)

Gertrude : (d’un air finaud)

Le mieux serait de faire comme eux et de raser notre forteresse.

La Comtesse :

Comte Jacques, voudrais-tu, je te prie, transmettre mes ordres à Cornélius ?

Hohlandsbourg :

Tu fais bien de me le rappeler.
Cornélius, je rencontre demain le sire de Rappelstein, le président de la chevalerie alsacienne.
Je vous confie une mission de la plus haute importance que je ne puis accomplir moi-même. De votre bouche, j’ai toujours reçu sage conseil et réconfort.
Votre jugement est souvent sévère mais plein de bon sens.
Vous vous rendrez demain à midi précis au couvent des bénédictins de Saint Gilles pour y parler avec le commandant de la Place de Colmar.
(P., S. et Gertrude échangent des regards complices)
Pour les conditions qui nous seront fixées, nous pourrons encore en parler. Je vous remettrai le parchemin et le sceau que vous devrez emporter :
ainsi notre château sera sauvé et deviendra, au lieu d’une forteresse, un paisible château de plaisance.

Cornélius : (s’incline)

Demain, midi précis !
(Il s’en va)

Gertrude : (à voix basse, vers Pflixbourg et Schrankenfels)

Demain, midi précis !

***

Scène 17

(Les mêmes sans Cornélius)

Pflixbourg :

Bravo, messire et cher voisin ! Nous voulons suivre votre exemple car tout ce que vous faites est sensé. Il ne faut pas que le restant de notre fête soit gâché.
Holà, camérier du Hohlandsbourg ! Remplissez nos verres à nouveau et conduisez nos valets ici pour qu’ils nous revêtent de nos armures !
(Omar obéit puis sort)
Personne ne doit troubler nos libations ni nos jeux d’armes : levez vos coupes ! Réjouissez-vous tous avec moi, au moins aujourd’hui encore !
Réjouissez-vous aussi longtemps que possible ! Que vos coupes soient vidées !

Gertrude :

Oui, nous voulons être gais, pardieu. J’exige une chanson, une chanson gaie à boire. Je suis venue ici pour m’amuser.
(Les valets d’armes entrent tous ainsi que les paysans Bauer, Speck, Fried et Hug)

***

Scène 18

(Les mêmes)

Gertrude :

Voilà nos valets : mettez-nous nos armures !
(Ils le font ; le Comte et Ronald s’équipent aussi)
Que le chantre du château s’avance et entonne une chanson à boire ! Deuil et malheur viendront bien assez vite.

Hohlandsbourg :

Malgré la gravité de notre situation, qui pourrait refuser quoi que ce soit à une dame ?
Levons nos coupes et chantons avant la joute !

Schrankenfels :

Que vive la seigneurie du Hohlandsbourg, nos nobles voisins !

Tous :

Vive la Seigneurie du Hohlandsbourg !
(le chanteur s’avance, coupe en main et entonne la chanson à boire, extraite de « UNDINE »)

Tous : (après la fin du chant, crient puis balancent les coupes)

Bravo ! Bravo !

Gertrude : (debout avec son épée)

Debout ! Vers les jeux d’armes !

Tous :

Vers les jeux d’armes !

Fin du premier acte

Remarque : la scène de masse ci-dessus doit avoir été bien préparée. La vérité historique montre que de grandes fêtes au Hohlandsbourg n’étaient pas rares à l’époque. Le seigneur du château y prenait part ainsi que les chevaliers invités, naturellement dans certaines limites.


Wintzenheim

Ihr beide verschwindet spurlos, so ist's abgemacht ! (collection Françoise Baumann)

ACTE 2

(Poste de guet au sommet de la tour du Pflixbourg)

***

Scène 1

Pflixbourg et Schrankenfels
(Tous deux sont tendus, ils guettent à travers les lucarnes. Sur une table, du parchemin et de l’encre)

Pflixbourg :

Hier, il parlait de midi : je ne vois encore personne et midi est passé. Je commence déjà à douter de la réussite de notre plan. Le vêtement blanc de Gertrude devrait pourtant être bien visible.

Schrankenfels :

Aie confiance en ta fille : quand elle entreprend quelque chose, elle l’accomplit mieux que toi ou moi.

Pflixbourg :

Le jeune Ronald, on pourrait facilement le tromper mais, que Dieu me damne, je crains que son maître, le moralisateur, ne flaire le piège.

Schrankenfels :

Gertrude va sûrement simuler cet accident de manière si naturelle qu’aucun doute ne pourra surgir.
Réfléchis bien : y a-t-il rien de plus naturel que cela ? Nous étions hier sur le Hohlandsbourg et il y avait grande fête.
Nous sommes rentrés tard, tu étais très éméché ; par malheur ton cheval a fait un faux pas et tu es tombé si mal qu’on a dû te transporter inconscient dans ton château.
Aujourd’hui, on pense que ta vie est en danger à cause d’une fracture du crâne.
Ta fille se rend en personne chez notre cher voisin avec deux hommes pour lui apprendre l’accident, elle rencontre par hasard le fils... avec son...

Pflixbourg :

Là, là ! C’est elle... avec l’habit blanc...

Schrankenfels :

Hourrah ! Il est près d’elle ! Regarde... regarde là-bas, le petit bigot !

Pflixbourg :

Et là, le moralisateur ! Là, regarde comme il baisse la tête ! Comme un âne savoyard. Bravo, bravo, bravo !
Attendez, maudits Hohlandsbourgeois, je vais bousculer vos plans grandioses. Et notre proie va nous conduire au couvent des Bénédictins.

Schrankenfels :

Sois prudent. Fais en sorte que personne ici n’apprenne quel hôte important tu as attiré ici, emprisonné et
(plus bas) fait disparaître.
Regarde là-bas. Ils prennent déjà le chemin montant : pourvu qu’aucun guetteur ne les aperçoive !
Il faut qu’ils disparaissent tous deux dans le Pflixbourg, qu’ils disparaissent pour toujours !
Que nous obtenions ou non la somme d’argent que nous exigerons du Hohlandsbourg importe peu, compris ?

Pflixbourg :

Nous ferons comme tu l’as dit : nous disparaîtrons sans laisser de traces. Et surtout sois sans crainte : personne dans mon château ne va rien remarquer.
Les hommes de la garnison attendent tous sans exception mes ordres, du côté opposé, vers l’ouest, dans la salle d’armes, pour soi-disant défendre le château.
La venue et la disparition des deux dévots restera donc entre nous ; les deux bourreaux du château, Bostock et Kroll, sont des garçons discrets. Ils savent pourquoi.

Schrankenfels :

Rends-toi rapidement dans la salle d’armes pour t’assurer que personne ne voie notre plan.

Pflixbourg :

Tout de suite ! Mais auparavant il faut, comme prévu, ouvrir les portes d’entrée pour que tout se passe discrètement.
(En partant)
Schrankenfels ! Hourrah ! Le renard va être pris au piège ! Quand nos bourses seront pleines, nous partirons par delà les montagnes loin, à l’abri des sbires.
(Sifflant entre ses dents)
Enfin ! Après l’avoir si longtemps contenue, je puis assouvir ma haine contre ce puissant Hohlandsbourg !

***

Scène 2

(Schrankenfels seul)

Schrankenfels : (se réjouissant du malheur des autres)

J’aurais donc, moi aussi, obtenu ce qui est mon désir le plus ardent depuis des années : la ruine de ces orgueilleux Hohlandsbourg, la destruction de ce sinistre et sombre Pflixbourg.
Je ne me soucie guère du Schrankenfels, mon nid à moitié en ruines. Je n’ai ni femme ni descendant : quelles joies ou quelles jouissances la vie peut-elle encore m’offrir ?
Dernier descendant d’une famille ruinée, n’ai-je pas mangé le pain mendié auprès de mes voisins Hohlandsbourg et Pflixbourg ?
Mes valets se sont mutinés et enfuis car je ne pouvais plus leur payer leur solde. Aucune de mes razzias ne m’a rapporté grand-chose.
Les rares marchands que Pflixbourg a laissé passer avaient déjà été pillés ou ne valaient pas qu’on les pille.
Me voilà contraint, moi, chevalier de Schrankenfels, de jouer ici sur le Pflixbourg, le minable rôle de comparse.
Si cette frivole Gertrude n’avait pas accordé à ma barbe grise quelques faveurs et si parfois des coupes remplies ne m’avaient enivré,
j’aurais depuis longtemps déjà livré moi-même mon nid de rapace aux flammes et dégoûté, je me serais enfui en courant.
(Furieux)
Messire du H., souvent tu m’as prédit la ruine pour mon château et pour ma race l’extinction.
Bientôt, il en sera fini de toi : ton splendide château sera détruit, ta race aussi va s’éteindre ! Tu ne reverras plus ton fils, je te le promets !
Et toi frère brigand du Pflixbourg, tu m’as bien fait sentir ma déchéance ! Pour subsister, je dois venir chez toi mendier mon pain.
Quand tu m’as vu embrasser ta fille, qu’as-tu dit ? « Jamais je ne donnerai ma fille comme épouse à un chevalier ruiné, contraint de mendier son pain ».
(Furieux)
Espèce de brigand dépravé ! Je suis bien heureux que tu m’aies refusé cette fille sanguinaire. Une fois rassasiée de la vie conjugale, elle m’aurait enfoncé son couteau dans la gorge.
Quand ma vengeance sera achevée, je quitterai cette contrée où de toutes parts le sang innocent a coulé, où les tourments, la faim, le manque de lumière et d’air,
et même le fouet du bourreau ont apporté le martyre et la mort à une multitude de pauvres victimes.
(Pendant cette dernière phrase, il s’est assis, épuisé, la tête dans les mains)
Pauvre Ronald, faut-il que ce soit toi, agneau innocent, qui soit l’instrument de ma vengeance ?

***

Scène 3

(Le précédent, Kroll, paysan, parle en dialecte)

Kroll : (sous le pont-levis)

On les a eus ! Ils sont tombés dans le piège ! Où est notre maître, le chevalier ?

Schrankenfels :

Monte donc d’abord me rejoindre. Alors, ils ne se sont pas méfiés ?

Kroll :

Le savant a eu un moment de surprise et émis des objections mais le jeune chevalier a été si impressionné par ce que lui a raconté Mamselle Gertrude qu’il n’a plus fait attention au reste.
Cornélius nous a suivis malgré lui, en secouant la tête et en marmonnant. Vous voyez, Chevalier, la ruse a vaincu l’intelligence.

Schrankenfels :

Bien joué ! Gertrude de P. a de nouveau été l’héroïne de ce coup difficile. Je le savais, tout lui réussit !
Mais où sont-ils ? Viennent-ils ici, dans cette chambre, pour que nous puissions négocier en sécurité ?

Kroll : (rit)

Oui, hi, hi ! Notre demoiselle les a invités tous deux à d’abord se rafraîchir : une ruse de plus pour s’emparer de leurs armes, à ces deux naïfs.
Mais ils seront bientôt ici.
(Il sort)

***

Scène 4

(Schrankenfels, Kroll, Ronald, Cornélius, Gertrude et Rostock)

Ronald : (dans la montée)

Cette tour est terriblement haute. C’est ici que vous soignez le Chevalier en danger de mort ?
(Il regarde autour de lui)
Mais je ne vois aucun lit de malade ?
(Il s’incline aimablement)
Ah Monsieur de S., vous êtes sans doute le garde malade ? Mais où est votre patient, repose-t-il encore plus haut dans une chambre ?
(S. sourit méchamment)

Cornélius : (après un regard autour de lui)

Nous ne trouverons ici aucun patient : mon soupçon est donc avéré. Nous sommes tombés dans un terrible piège !
(Ronald, effrayé, regarde autour de lui)
(A Schrankenfels)
Que voulez-vous de nous ? Dites-le nous franchement !

Schrankenfels : (mordant)

Votre sagesse vous a–t-elle abandonné, vieux moralisateur ? Le renard le plus rusé grince des dents mais en vain quand il est pris au piège.
Vous êtes prisonniers du Pflixbourg !

Gertrude :

Oui, prisonniers tous les deux et en notre pouvoir !

Ronald : (se couvre le visage, chancèle. Cornélius le soutient)

O mon père, si fidèle, tes espoirs et toi-même peut-être, vous êtes perdus !

Cornélius :

Courage, mon élève ! Tout vient comme c’est écrit. Sois fort et courageux. C’est dans l’adversité que l’homme montre sa bravoure ; c’est quand il est courbé que l’arc montre sa force.
(Ronald se ressaisit)
Et toi, pitoyable femelle, monstre à tête humaine, rejeton d’une portée de serpents venimeux ! Toi...

Gertrude : (d’un ton impérieux)

Schrankenfels !
(sort précipitamment et croise son père auquel elle signifie sa colère par des gestes)

***

Scène 5

(Les mêmes, plus Pflixbourg)

Schrankenfels : (levant son épée)

Plus un mot où je te fends le crâne, espèce de chien !

Cornélius :

Chien toi-même ! Frappe donc ! Mais sur nous deux en même temps !
Être prisonnier au Pflixbourg signifie pour nous une condamnation à mort.

Pflixbourg : (s’avance lentement, essaie de paraître amical)

Non, Cornélius, cette fois-ci tu te trompes. Nous voulons abandonner le château ce soir et fuir : à quoi nous serviraient des cadavres ?

Ronald : (suppliant)

Messire de P., nous vous croyions gravement blessé, c’est pour prendre part à votre épreuve que nous nous sommes hâtés de venir ici.
Oh ! Monsieur le chevalier, ne payez pas par votre ingratitude notre geste de bon Samaritain.
Ne nous retenez pas, pour que nous puissions accomplir à temps la mission qui nous a été confiée
sinon par notre retard nous allons provoquer un grand malheur pour mon père qui a désarmé son château devenu si paisible.
(pensif)
Ah, mon père, mon cher père qui avait tellement confiance en moi et qui me croit maintenant au couvent !
Volontiers, avec joie, je vous offrirais un beau cadeau, laissez-moi partir et nous oublierons cette plaisanterie.

***

Scène 6

(Les mêmes plus Gertrude)

Gertrude :

Et cette plaisanterie, hier, dans la salle des chevaliers de votre château ? Croyez-vous peut-être qu’elle serait oubliée ?
Vous avez rejeté mes avances, vous m’avez humiliée, moi, une noble dame !

Ronald :

Mademoiselle Gertrude, suis-je bien réveillé ? Est-ce que j’entends bien ? Vous m’accusez et vous voulez me châtier ?
Je n’ai pas compris vos propos hier parce que j’ai été élevé de manière stricte et je suis jeune encore. Pourquoi me juger si sévèrement ?
Ne m’accordez-vous aucun délai de réflexion ? De quoi m’accusez-vous en définitive ?
Gertrude, vous ne pouvez agir ainsi, non, je le sais, vous ne pouvez pas.
Dites-moi que je me trompe, que je perds la raison, jamais je n’ai voulu vous offenser.

Gertrude :

Quand Gertrude de Pflixbourg exige, elle obtient. Quiconque refuse, signe son arrêt de mort.

Ronald :

Vous voulez briser nos espoirs, piétiner nos joies, lancer la destruction et la mort sur le château de mon père,
la maison de mon enfance, là où jusqu’à ce jour régnait la paix et brillait le soleil !
Mademoiselle, que faites-vous ? Au nom de mon père, ayez pitié !

Cornélius : (d’un ton sévère)

Ronald ! Même condamné à mort par la Pflixbourg, tu t’abaisses à mendier ! Pouah ! C’est indigne d’un chevalier !
(S’adressant aux autres)
Dites-nous enfin ce que vous exigez de nous !

Pflixbourg :

Bostock et Kroll, sortez et attendez mes ordres !
(B et K sortent)

***

Scène 7

Pflixbourg :

Et maintenant, sans plus attendre, venons-en au point crucial.
Cette nuit, nous allons abandonner le château et nous enfuir. Nous n’avons que très peu d’argent et il nous en faut impérativement :
vous, Ronald, vous allez nous en procurer.

Cornélius :

Quoi ? Vous voulez nous voler !

Ronald :

Moi, vous procurer de l’argent ? Je n’ai pas un liard en poche !

Pflixbourg :

Vous allez écrire une lettre à votre père et je la lui ferai parvenir.

Ronald :

Je le ferai volontiers : serons-nous alors immédiatement libérés ?

Schrankenfels : (impatient)

Pflixbourg ! Moins de manières !
(A Ronald)
Je vais vous dire les choses clairement : ne croyez pas que vous quitterez ce château. Asseyez-vous à cette table.
Voici du parchemin, de l’encre et une plume. Écrivez ce que je vous dicte.
(Ronald s’assied et saisit la plume)

Cornélius : (d’un ton impératif)

Ronald de Hohlandsbourg, n’écris pas un mot avant que nous sachions de quoi il s’agit !

Schrankenfels :

Sois maudit avec ta sagesse de cinglé !
Cet écrit doit être rédigé comme s’il provenait du camp de Montausier où le jeune chevalier est soi-disant retenu captif.
Il réclame pour sa libération une rançon de cinq mille florins or. Un de nos hommes, déguisé comme envoyé de Montausier, se rendra à bride abattue chez votre père pour y recevoir la rançon.
Dès que la somme sera entre nos mains, vous serez tous deux libérés.

Ronald : (la tête entre les mains)

O mon pauvre père !

Cornélius :

Et s’il refuse d’écrire ?

Schrankenfels :

Alors, c’en sera fini de lui et de toi !

Pflixbourg :

Il disparaîtra sans laisser de traces.

Ronald :

O mon Dieu ! Pitié!

Gertrude : (avec un geste de peur)

Comme mon cœur bat fort ! Pour la première fois de ma vie, le mot « mort» me coupe le souffle. Il me faut descendre à l’air libre.
(Elle sort après que S. lui a ouvert la porte)

***

Scène 8

(Les mêmes sans Gertrude)

Cornélius :

Horribles bandits ! Je sais maintenant que vos bourreaux vont nous exécuter, que la rançon soit ou non en votre possession.
Votre crime honteux doit rester secret, c’est pour cette raison que nous n’avons rencontré âme qui vive en arrivant ici.
Personne dans ce château, ne connaît notre présence en cette sinistre tour.

Schrankenfels :

Chien maudit ! Avec ton discours, tu essaies de nous égarer : si le jeune n’écrit pas, dans une heure sa vie prendra fin.

Cornélius :

J’ai percé vos noirs desseins : si Ronald n’écrit pas cette lettre, nous mourrons. S’il l’écrit, aussitôt la rançon entre vos mains, nous mourrons également.
Dans les deux cas, on accusera Montausier et nul ne se doutera que notre assassinat aura été perpétré dans ce funeste Pflixbourg.
(P. et S. chuchotent avec des gloussements amusés)
Pour ma part, je me moque de votre plan funeste. Mon cœur défaille quand je pense que ce jeune homme, mon élève, doit mourir dans la fleur de l’âge.
Oh ! S’il vous reste encore une étincelle d’humanité, écoutez la prière d’un homme qui jamais, vous m’entendez, jamais, n’a supplié quelqu’un pour en obtenir une faveur.
Assouvissez votre soif de sang sur moi, arrachez-moi les membres, martyrisez-moi, brûlez-moi mais laissez la vie sauve à mon élève, si jeune et si innocent !

Pflixbourg : (sarcastique)

Alors, vieillard, où donc se trouvait ta hutte avant qu’on ne te voie dans notre contrée comme ermite ? Que vaut ta vie pour remplacer celle d’un chevalier ?

Cornélius :

La hutte où je suis né se dresse bien loin d’ici. Elle a plus de mille fenêtres. Ses toits abritent cinquante fois la surface de ce château.
Mon enfance et ma jeunesse n’ont pas été consacrés aux jeux mais à l’étude et à la science, bien souvent jusqu’aux heures de minuit.
Dans les livres, j’ai trouvé joie et consolation, mais ce fut contre la volonté de mon père.
J’ai dû partir et me réfugier dans la solitude, sacrifier parents, amis, patrie, richesse et même couronne et sceptre :
suis-je alors pour vous suffisamment important pour prendre la place d’un jeune garçon innocent ?

Ronald :

Un fils de roi était mon maître, à moi, l’enfant trouvé ! Grand Dieu !

Pflixbourg : (ému, à Schrankenfels)

Je crois notre projet trop grave et je regrette presque cette entreprise.

Schrankenfels :

Tu ne vas tout de même pas te laisser émouvoir ! Notre plan doit aller à son terme : pense à ce qui se passera s’il est découvert.
D’habitude, tu n’es pourtant pas si délicat !

Pflixbourg : (se reprenant)

Très juste ! Pas de sentimentalité inutile ! Nous, sur le Pflixbourg, nous ne reculons devant rien. Ronald, pour la dernière fois, écris ou sinon...
(Il fait le geste du coup d’épée).

Cornélius : (déçu)

Est-ce ainsi que tu réponds à ma demande, ma première demande en ce monde ? O humanité, comme je te méprise !
Ronald, n’écris pas ! De toute façon, nous sommes perdus. Bande de brigands, c’est cet agneau innocent que vous avez décidé de sacrifier ?
(P. et S. rient)
(Cornélius tient Ronald affectueusement. Celui-ci, assis à la table, se tient encore la tête)
Ronald ! Nous sommes les jouets d’un inéluctable destin. Arrêtons de soupirer et de supplier, c’est comme si nous luttions contre des ombres.
(Il incline la tête)

Schrankenfels : (rit, tout comme P.)

Voilà à quel point nous t’avons amené, espèce de fou qui se dit sage ? Tu vois, sur le Pflixbourg, les sermons ne servent à rien : ordonne à ton élève d’écrire !

Pflixbourg : (après une pause)
Pour la dernière fois, Ronald de Hohlandsbourg, je t’ordonne de coucher sur ce parchemin ce que nous t’avons demandé !

Ronald : (douloureusement)

Je ne peux ni ne dois le faire : la réponse appartient à mon père et à mon maître.

Pflixbourg : (en rage)

Alors tremblez, misérables !

Cornélius :

J’étais préparé à tout cela, Pflixbourg. Aucun de tes propos ne me surprend ni ne m’effraie : tu me hais, c’est naturel.
Des gens qui ont des relations comme vous et nous se regardent rarement en face.
Ronald, ressaisis-toi, lève-toi et moque-toi de tes bourreaux !
(Ronald, subjugué, se lève)
Alors, terrible sire de Pflixbourg, tu es un homme d’un tempérament indomptable, ce qui va te conduire dans l’abîme.
Mais ton influent ami ici est encore plus dangereux : garde toi de lui !
Voilà, nous n’avons plus rien à nous dire : va, ordonne le pire.

Schrankenfels :

Tais-toi, à présent !

Pflixbourg : (ouvre la porte)

Bostock, Kroll, venez ici !

***

Scène 9

(Les mêmes plus Bostock et Kroll)

Pflixbourg :

Conduisez ces deux personnages dans la pièce basse, enfermez-les soigneusement puis revenez ici pour recevoir mes ordres.

***

Scène 10

(Pflixbourg et Schrankenfels. seuls)

Schrankenfels :

Bravo pour ta fermeté ! Tu ne peux plus changer de comportement à présent. Notre plan pour nous procurer de l’argent a échoué :
il ne pourra rester secret que si nos deux prisonniers disparaissent. Peu nous importe, Hohlandsbourg ! Nous n’avons plus rien à en espérer.
En conséquence, les deux doivent disparaître. Voilà les bourreaux de retour.

***

Scène 11

(Les mêmes plus Bostock et Kroll)

Pflixbourg :

Vous deux seuls connaissez les secrets les plus cachés de ce château.
Ma fille et moi avons toujours eu entière confiance en vous et autant que je sache, vous ne l’avez jamais trompée.
Vous seuls savez combien de gens qui me barraient la route ont disparu et de quelle manière.
Redescendez dans les souterrains de la mort, creusez une tombe et exécutez la nuit la condamnation à mort de
(plus bas)
Ronald de Hohlandsbourg.
(S. se tient en retrait avec un sourire satisfait)

Bostock :

Et de quelle façon doit-il mourir ?

Pflixbourg :

C’est le fils d’un Seigneur : il mourra par l’épée.
Mais, ne l’oubliez pas, enfouissez ce secret en vous, encore plus profondément que tous les autres ! Sinon, malheur à vous !

Kroll :

Nous serons muets comme une tombe. Mais Seigneur, n’y aura-t-il pas deux exécutions ?

Pflixbourg :

Le savant mourra seulement quand il aura assisté à l’exécution de son cher élève. Ça le punira pour toutes ses leçons de morale !
Mais il ne doit pas mourir par l’épée, vous me comprenez ? Allez et débarrassez-vous du jeune !

Kroll et Bostock :

Comme vous l’ordonnez maître !
(Ils sortent tous deux)

***

Scène 12

(Pflixbourg et Schrankenfels)

Schrankenfels : qui regardait depuis un moment par les meurtrières)

Pflixbourg, regarde sur la grand route : fameux !

Pflixbourg :

Quoi ? Où donc ?

Schrankenfels :

Mais regarde, là, tous ces somptueux attelages !

Pflixbourg :

Tonnerre ! C’est le Satan français avec un transport de marchandises ! Je vois bien les charriots et aussi la puissante escorte, fortement armée.
Il a sûrement de l’argent sur lui.

***

Scène 13

(Les mêmes plus Gertrude)

Pflixbourg :

Ah voilà Gertrude, elle vient au moment opportun !
Trude, viens vite : vois, là en bas, le marchand ambulant qui nous a échappé deux fois et qui a même tué trois de nos valets la dernière fois.
Cette fois, il ne nous échappera pas. Il nous faut de l’argent pour nous enfuir. Ce marchand français y pourvoira.
Pendant que toi, tu le feras s’arrêter, je viendrai par l’arrière avec tous mes hommes disponibles et je le ferai prisonnier.
Je le veux vivant : il devra payer pour venger la mort de mes hommes.
Va Gertrude, rassemble les hommes, promets-leur un riche butin !
Mais Gertrude, que t’arrive-t-il ? Pourquoi ce silence inhabituel ? Quelle est cette tristesse qui t’habite ? S’agit-il de ton action de ce matin ?

Gertrude :

Non, père, tout s’est bien déroulé ce matin. C’est une tout autre souffrance qui oppresse mon cœur.
Ai-je bien entendu ? Le verdict est prononcé, Ronald doit mourir ? Disparaître pour toujours ?
Père, je ne pourrai supporter cela, jamais je ne pourrai y survivre !

Schrankenfels : (fâché)

Quels propos ridicules ! Pense plutôt à notre attaque, là en bas !

Pflixbourg :

Comment est-ce possible Gertrude ? Je ne te reconnais plus. Une simple condamnation à mort ?
N’est-ce pas toi qui as si souvent condamné sans pitié marchands et paysans à une mort sanglante ?
N’est-ce pas toi qui, depuis dix ans, décides de toutes les condamnations sans tolérer aucune discussion, même de ma part ?
N’est-ce pas toi qui, par ruse, as attiré Ronald dans ce château, pour le punir de son injure ?
Et ne veux-tu pas comme moi depuis de longues années asséner un coup décisif à notre riche voisin ?
Notre château doit être détruit : pourquoi notre puissant voisin ne subirait-il pas le même sort ?
Gertrude, le destin du Hohlandsbourg est entre nos mains et personne, pas même le diable ne peut nous le retirer !

Schrankenfels : (de plus en plus impatient)

Et le marchand, là en bas ?

Gertrude : (mélancolique)

Je ne me reconnais plus moi-même, père. Au fond de moi je ressens un sentiment tendre et doux.
Un sentiment pour Ronald, plus fort que la haine ou la vengeance, que jamais auparavant je n’ai éprouvé.
Une sorte de sensation de sainteté, que je dirais divine si tu m’avais appris à croire en un Dieu.
Ce doit être l’amour, le véritable amour qui est venu aujourd’hui m’habiter.
(Passionnément)
Oui, je voudrais me jeter aux pieds de ce garçon et le prier de m’adresser une parole d’amour, lui qui m’est si cher.
Moi qui n’ai jamais versé une larme, je pourrais me serrer contre sa poitrine en pleurant longuement.
Depuis qu’il est promis à la mort, je sens en moi
(elle se bat la poitrine)
un énorme vide, je suis comme une assoiffée dans le désert. Père,
(elle montre son anneau)
tu le sais, le poison contenu dans cet anneau, je pourrai m’en servir pour mon propre usage.

Schrankenfels : de plus en plus irrité)

Les charriots passent devant la montagne.

Pflixbourg :

C’est incroyable ! Comme tu as changé !

Gertrude :

J’exécuterai tes ordres et j’arrêterai le marchand mais, promets-le moi, il n’arrivera aucun mal à Ronald aujourd’hui, tu le protègeras, n’est-ce pas ?
Sinon, je devrai faire usage du contenu de ma bague.

Pflixbourg :

Gertrude, sois tranquille, je ne t’ai jamais refusé une demande.

Gertrude :

Jure-le moi !

Schrankenfels : (rit sous cape)

Le diable qui jure au serpent !

Pflixbourg : (d’une voix tendre)

Va, ma Trude, je te le jure. Mais tes paroles m’étonnent encore...

Gertrude :

S’il arrivait un malheur à Ronald, j’en serais coupable : c’est moi qui l’ai attiré dans ce traquenard. Mon cœur se languit et espère qu’il me pardonnera.
O Père, je te serai éternellement reconnaissante si tu l’épargnes.
Je pars réunir les hommes pour m’emparer du butin.
(Avec feu)
Regarde en bas et tu me verras dressée sur mon destrier, transformée en « terreur de la grand’route ».
Il me reste à prononcer ma devise qui m’a toujours protégée : « Diable, aide-moi, je suis à toi corps et âme ».
(En sortant)
A présent, je suis invulnérable !

***

Scène 14

(Les mêmes sans Gertrude)

Pflixbourg :

Schrankenfels, je vais attaquer ce marchand. Demeure ici et donne l’ordre aux deux bourreaux de sursoir à l’exécution de Ronald. Compris ?

Schrankenfels :

Je vais donner l’ordre aux bourreaux. Mais hâte-toi si tu veux les surprendre dans le vallon d’Aspach.

Pflixbourg :

Je serai de retour avant la tombée de la nuit.
(Il sort rapidement)

Schrankenfels : (crie vers Pflixbourg)

Bon butin !

***

Scène 15

Schrankenfels : (Schrankenfels seul)

Oui, je vais donner l’ordre aux bourreaux.
Mais ce ne sera pas comme le souhaitent cette amoureuse de Gertrude ni son père. Ah non ! La tête de Ronald va tomber.
Mais le vieux restera en vie : il sera ainsi le témoin de la ruine du Pflixbourg et de ses maitres.
Je triomphe ! Ma vengeance triomphe !
La tête de Ronald tombe sur l’ordre de Pflixbourg et de sa fille indigne. Leur sort est entre mes mains.
Moi, le Schrankenfels ruiné, méprisé, je vous prépare à vous deux un sort terrible, si terrible que, submergés de malheurs, vous ne vous reconnaîtrez plus.
Gertrude, tu es la cause de la mort de ce jeune homme, malgré tes agitations lunatiques pour obtenir sa grâce.
Tu es la cause du désastre qui tombera sur le Hohlandsbourg, tu es la cause de la chute de ton père.
Je suis aujourd’hui ton juge, je vais retirer de ton cœur tout espoir et tout bonheur. Je vais te plonger dans le désespoir.
En apportant le malheur aux autres comme tu l’as fait toute ta vie, tu as préparé ton propre malheur.
Esprits de l’enfer, sombres êtres secrets, démons aux ailes noires, emparez-vous d’elle !
Couvrez-la de chaînes, entraînez-la dans l’abîme, dans la folie, dans la douleur, dans le désespoir, dans l’horreur !
Faites de moi votre instrument !

(Le rideau tombe très vite)

Fin du deuxième acte

Recherchons photo de l'Acte III

ACTE 3

(Prison voûtée du Pflixbourg)

***

Scène 1

(Bostock et Kroll) (Au mur pend le sabre pour les exécutions)

Kroll : (Debout dans une tombe à moitié creusée. Fâché)

Maudit rocher ! Nous n’avançons pas du tout. Sans lui, ça fait une heure que nous aurions terminé !

Bostock :

Mais pourquoi ce Schrankenfels est-il si impatient et si excité ? Ça ne fait pas avancer le travail : il nous faudrait des gens reposés pour nous relayer.
Mais ce n’est pas possible car tout doit se faire en secret et personne d’autre ne doit pénétrer ici.

Kroll :

Et aussi pourquoi une tombe ? Nous aurions tout aussi bien pu le glisser dans un boyau désaffecté et le recouvrir de sable et de pierres comme pour les autres.

Bostock :

Nous obéissons aux ordres. Et de plus, nous ne pouvons rien nous permettre :
(à voix basse et avec précaution)
sinon, avec tous les terribles secrets que nous connaissons, si le Seigneur a le moindre soupçon à notre sujet, cela signifierait pour nous à coup sûr la mort.
Garde-toi donc et surveille ta langue !

Kroll :

C’est ce que je fais. Mais
(plus bas)
que dis-tu du jeune chevalier du Hohlandsbourg Même le sang d’Abel n’était pas plus innocent que le sien. Ah, cette barbare Gertrude !

Bostock : (le doigt sur la bouche)

Depuis dix ans, nous recevons un double salaire pour prix de notre silence. Sors du trou, je vais te relayer.

Kroll :

S’il fallait donner une profondeur normale à cette tombe, deux journées entières n’y suffiraient pas.

Bostock :

Travaillons et maintenant plus un mot !
(Il sort un morceau de rocher du trou)

***

Scène 2

(Les mêmes plus Schrankenfels)

Schrankenfels : (irrité)

Mais par le diable, êtes-vous donc toujours en train de gratter dans votre trou, là en bas ?

Bostock :

Nous sommes tombés sur un rocher et nous ne pouvons pas creuser plus vite, malgré tous nos efforts.
(Il frappe de sa pelle le rocher, qui résonne).

Schrankenfels :

Alors, sors du trou et amène ici le condamné au plus vite. La demoiselle du Pflixbourg veut qu’on se dépêche et elle ne plaisante pas. Où l’avez-vous mis ?

Kroll : (montre le couloir)

Sous la voûte noire, là derrière.

Schrankenfels :

Amenez-le ici ! Et vite, je vous le répète !

***

Scène 3

(Schrankenfels seul)

(Excité) Ils sont en train de livrer une véritable bataille, de l’autre côté, devant le vallon d’Aspach. Ce n’est pas possible que ce soit le marchand français tout seul.
Les défenseurs ont l’air de sortir littéralement de terre et de passer à l’attaque. Ca va être une terrible défaite pour les gens du Pflixbourg.
Ils ont dû tomber dans un piège, ils ne vont pas s’en sortir.
(Enthousiaste)
Bienvenue au naufrage de ce nid de rapaces ! Le désespoir avance d’un pas rapide et impossible à arrêter. Je vais lui dégager la route grâce à du sang innocent.
(Avec un rire démoniaque, il montre une bourse remplie d’écus)
Voici la fortune du Pflixbourg, voilà
(il désigne la plaine)
la défaite et la ruine de son maître et ici
(il montre le trou)
dans ce trou va pourrir l’avenir du Hohlandsbourg et la face grimaçante du diable apportera le désespoir et la folie à Gertrude !
Maintenant, vite, donnons l’ordre de faire tomber la tête de Ronald et puis aussitôt, je partirai par delà les montagnes vers la France avant qu’il ne soit trop tard.
(S’approche du couloir)
Alors, ça vient ?

***

Scène 4

(Schrankenfels ; B. et K., Ronald et Cornélius)

(Cette scène devra être solennelle) (Ronald avance tête baissée, Cornélius fier. Tous deux sont ligotés)

Schrankenfels : (à K et B)

Si le jeune veut encore recevoir une parole de consolation de son fou de maître, accordez-le lui, mais pas plus longtemps que le dixième d’une heure.
(A Ronald)
Gertrude de Pflixbourg réclame votre tête.
(Aux bourreaux)
Qu’il soit exécuté !

Ronald : (s’affaisse douloureusement)

O mon Dieu !

Schrankenfels : (sarcastique)

Avez-vous peut-être encore quelque chose à me confier ?

Cornélius : (méprisant)

N’empestez pas ce saint moment de la mort avec votre présence. Même l’air que vous respirez est pour nous objet de dégoût, sinistre crapule.

Schrankenfels : (en riant)

Ta colère en cet instant résonne pour moi comme une douce musique de harpe. Je quitte ce lieu avec un réel plaisir.
(S’apprête à partir, arrivé à la porte, se retourne)
Bostock ! Le dixième d’une heure, pas davantage et comme dernière consolation, qu’on lui ôte ses liens.
(Il sort rapidement.
On enlève leurs liens aux deux prisonniers)

***

Scène 5

(Les mêmes sans Schrankenfels)

(Solennel. Lugubre. Ronald est agenouillé à terre, la tête sur un genou. Cornélius le regarde, triste, la tête inclinée)

Kroll : (à voix basse à Bostock)

Viens Bostock, allons passer sur l’escalier voûté ce court moment qui lui est encore donné.
Tu peux me croire, c’est bien la première fois que pour une exécution j’ai le cœur qui me saigne.

Bostock : (Désigne les deux condamnés)

Oui, le spectacle est sûrement saint, je plains ce jeune homme mais le service, c’est le service !
Et dans notre double salaire les exécutions sont comprises. Allez, viens !

***

Scène 6

(Ronald et Cornélius)

Cornélius : (fort)

Cher Ronald, unique et inoubliable Ronald !
(Ronald ne bouge pas)
O comme tout à coup mon cœur, d’ordinaire si fort, se fend à la vue d’un si noble jeune homme !
A peine a-t-il gravi la moitié de la pente de sa vie innocente que déjà il doit affronter l’épouvante de la hache du bourreau. La délicatesse de son âme ne mérite pas la dureté de l’épreuve que lui réserve le destin.
Grand Dieu, sommes-nous créatures de ta grâce ou de ton mépris ?
Jetés en ce bas monde, nous nous efforçons de poursuivre des ombres,
nous nous agitons de ci de là, cherchons à faire jaillir une étincelle par notre labeur infatigable et pour quel résultat ? Pour nous apercevoir que tout n’est qu’illusion !
Créatures du hasard, outil aveugle du destin.
(Il contemple Ronald. Pause. Tient d’abord la tête de Ronald puis tendrement tout le corps)
Courage, cher élève. N’aie que mépris pour ce monde où chevauchent côte à côte le crime et le vice.
Ce monde du mensonge et de la ruse, ce monde endurci et creux qui ne cherche que le contentement immédiat et ne pense ni au futur ni à Dieu.
(Ronald se tait, ému ; Cornélius l’attire à lui)
Pourquoi, cher Ronald, es-tu si silencieux ?

Ronald : (comme dans un soupir)

Désormais, j’ai dit adieu en pensée à tous et à toute chose.
A notre cher Hohlandsbourg, cher paradis de mon enfance, hélas promis bientôt à la destruction, à ses chambres où ma tendre mère me tenait sur ses genoux,
la cour où j’ai si souvent joué, à mon cher père, si bon et si doux, qui implorait chaque jour sur moi la bénédiction du ciel.
O père, comme je suis heureux en cette heure si grave de ne jamais t’avoir offensé. Je me souviens comme tu me tenais si souvent par la main,
comme tu me racontais les hauts faits de nos ancêtres et dans un baiser faisais de moi ton noble successeur.
O père, o mère, vous ne méritez pas pareil coup du destin !
Pour vous, cher maître, je ne trouve pas les mots pour vous rendre grâces.
Toujours plein de patience et d’attention pour moi, vous voilà encore présent à mes côtés en cette heure si amère.
Comment pourrais-je exprimer toute l’affection que je ressens pour vous, tous les sentiments mélancoliques et doux qui me submergent ?
(Sourd)
Et maintenant, plus d’espoir ? O maître, si sans le vouloir je vous ai offensé, dites-moi que vous me pardonnez !

Cornélius :

Que je te pardonne ? O Ronald, tu le sais, je t’honore comme un ange. Ton courage en ces derniers instants m’est un baume odorant.
Soumettons-nous au destin sans nous plaindre. Qu’est donc la vie humaine sinon soumission ?

***

Scène 7

(Les mêmes, Bostock et Kroll)

Bostock :

Quel triste spectacle que de voir le Hohlandsbourg en flammes. Qu’a-t-il bien pu se passer ? Quoi qu’il en soit, le temps est épuisé depuis longtemps.
(Il se dirige vers les deux prisonniers. Ronald s’appuie sur la poitrine de Cornélius)
Kroll ! Prépare le jeune pour l’exécution et fais attention que le vieux ne dérange pas !
(Les deux sont à nouveau rapidement enchaînés).
(Puis tout va très vite : Cornélius est ligoté par B. Ronald s’agenouille devant la tombe. B. décroche la lourde hache fixée au mur).

Ronald : (les yeux levés au ciel)
Sainte-Vierge, donne la consolation à mon père. Donne à ma chère mère la force de supporter la douleur de son âme !

Bostock :

Fini, ai-je dit !

Ronald penche docilement la tête en avant. Kroll est debout entre Ronald et Cornélius, blotti dans un coin.

Wintzenheim


Pendant que Bostock brandit son épée, le rideau tombe (ou la scène devient obscure) et se relève tout de suite après.
(collection Françoise Baumann)

***

Scène 8

(Les mêmes sans Ronald)

Bostock : (qui nettoie son épée)

Jamais je n’ai nettoyé sur cette épée un sang aussi innocent.

Kroll :

Si j’étais superstitieux, je dirais que ce sang se venge.

Bostock :

Et le vieux ?

Kroll :

Pour l’instant, nous n’avons pas d’ordre définitif. Écoute, quelqu’un vient.

***

Scène 9

(Les mêmes plus Gertrude)

Gertrude : (blessée, défaite)

Schrankenfels, nous sommes tombés dans un piège. Les charriots n’étaient pas chargés de marchandises mais de mercenaires français.
Nous sommes perdus ! O comme ma blessure me brûle !
(Aux deux serviteurs)

Enlevez-moi cette armure ! Où donc est Schrankenfels ? Et que faites-vous ici avec cette épée ?

Bostock :

Nous avons exécuté l’ordre avec diligence.

Gertrude :

L’ordre ? Quel ordre ? Donné par qui ?

Bostock :

Le vôtre.
(Il montre la tombe)

Gertrude : (regarde dans la tombe. Paralysée par l’horreur, elle s’écrie)

Ronald ! Comment ? Monstres ! Mon bien aimé, mort !
(Elle passe sauvagement ses doigts dans ses cheveux de sorte qu’ils pendent de façon désordonnée)
Mort ? Ce que la terre portait de plus saint pour moi, mort, tué ! Sur mon ordre, dites-vous ? Je vais vous fendre le crâne !
(B et K s’écartent, effrayés)
Ronald, fiancé de mon cœur ! O comme il saigne !
(Prise de folie, elle regarde affolée autour d’elle et s’écarte)
Ha ! Là! Là! Des êtres diaboliques assoiffés de sang rodent autour de la tombe. Hou ! Comme ils ricanent ! Ils se moquent de moi !
(Elle crie)
Je vous connais tous. Je suis votre meurtrière ! Le monde des morts se réveille et me poursuis : meurtrière ! Meurtrière ! Hou !
(Elle se tapit au sol)

Kroll :

Elle est devenue folle : vite chez le maître !
(Tous deux sortent rapidement)

***

Scène 10

(Gertrude et Cornélius)

Cornélius :

Maudit, à jamais maudit soit ton noir esprit !
(Gertrude se lève en sursaut, reste immobile, les mains toujours dans sa chevelure)
Meurtrière de l’innocence, tu trembles devant tes juges !

Gertrude : (crie)

Ton tombeau s’est ouvert aussi !
L’enfer s’est-il ouvert pour m’engloutir ? Hou ! Vous, esprits aux ailes noires ! Grimaces ! Couvée infernale !
(Elle revoit la tombe)
Sang, sang, cri du cœur !
(Elle s’effondre, jette autour d’elle un regard vide, sauvage et fou, se relève en sursaut)
Vers lui, vers lui, en bas dans le royaume des morts !
(Elle saute tout à coup dans la tombe et crie trois fois de plus en plus fort, elle avale le poison de sa bague)
Ronald !
(Puis pousse un cri terrible. Pause

***

Scène 11

(Cornélius seul : il s’avance et parle d’un ton prophétique qui donne le frisson)

Cornélius :

Ça, ce n’était pas un cri de mort, c’était un cri de jubilation de l’esprit malin, un cri de triomphe venu des profondeurs du bourbier de l’enfer.
Elle parlait avec le Malin : elle l’a appelé dans son désespoir. Avant qu’elle ne meure, il a exigé son bien.
Malédiction et crime étaient ses prières au moment de la mort. Ce château et ces forêts seront éternellement hantés par un esprit maudit et tourmenté.

***

Scène 12

(Cornélius, Pflixbourg, Kroll)

Pflixbourg : (très agité)

Tous les malheurs se sont-ils conjurés contre moi ? Ma fille grièvement blessée dans le combat est devenue folle, me dis-tu, alors qu’il serait maintenant urgent de fuir ?
Le Hohlandsbourg en flammes et aux mains des ennemis
(à cette nouvelle, Cornélius a un geste de souffrance)
Là, en bas, une terrible défaite, neuf dixièmes de mes hommes perdus. Ronald décapité contre ma volonté.
Schrankenfels, un traître qui a fui, le pont-levis abîmé et l’accès à notre montagne dégagé.
Nous devons fuir sans délai, dans quelques minutes nos poursuivants seront ici.
Ma fille, blessée, est-elle ici, vieillard, où est ma Gertrude ?

Cornélius :

Là, son cadavre souille la tombe d’un martyr.

Pflixbourg : (regardant dans la tombe)

Oh, quel spectacle épouvantable !
(Il recule)
Ah, son visage, défiguré, d’une horrible blancheur, ses vêtements tout tâchés du sang du jeune garçon !
(Se laissant tomber sur une grosse pierre)
Son teint vitreux, son regard fixe ne laissent pas de doute : elle a bu le poison de sa bague.
O destin, tu m’as frappé !
(Il tient sa tête dans ses mains, le regard vide)

Cornélius :

N’est-ce pas le mal que vous avez vous-même préparé et voulu qui vous frappe à présent ? Ne sont-ce pas vos propres cruautés qui se sont accumulées au dessus de vous?
(Pause)

Pflixbourg : (d’une voix sourde)

La justice a triomphé. Souvent ma conscience me disait que j’avais tort mais je ne pouvais pas faire autrement.

***

Scène 13

(Les mêmes plus Bostock)

Bostock : (précipitamment)

Chevalier, la fuite est impossible, le château est encerclé et fourmille de soldats, ils me poursuivent et viennent ici.

***

Scène 14

(Les mêmes plus des soldats) (Pflixbourg est toujours prostré, des soldats armés pénètrent dans la pièce)

Premier soldat :

L’un de vous est-il le châtelain ?

Deuxième soldat :

Le voilà, assis, le chien. Je le reconnais !
(Le premier soldat attrape Pflixbourg par l’épaule)

Premier soldat :

Vous êtes mon prisonnier

(Pflixbourg ne bouge pas. Le soldat s’adresse aux deux autres soldats)
Allez chercher le commandant et emmenez ces deux comme prisonniers !
(Les deux soldats sortent en emmenant Bostock et Kroll)

***

Scène 15

(Cornélius, Pflixbourg, deux soldats)

Premier soldat : (remarque la tombe)

O quel affreux spectacle !
(Il se tourne vers Pflixbourg)
Sans doute un drame d’amour ? Votre couleur préférée est sans doute le rouge ? Le sang est à sa place dans la gorge d’un tigre, vieux pécheur.

Deuxième soldat :

Dis donc, n’est-ce pas là la diablesse qui s’est battue là en bas avec un courage diabolique ? Celle que j’ai blessée ?

Premier soldat :

Tonnerre oui !
(Il secoue Pflixbourg)
Ho brigand, cette fille était une sorcière, le diable l’a cherchée sacrément vite.

***

Scène 16

(Les précédents, Montausier et quatre soldats)

Montausier :

Avez-vous attrapé ce tyran ?
(Les soldats rectifient la position)

Premier soldat :

Ici, mon commandant !

Montausier :

Sacré tonnerre ! Ce monstre s’est donc réfugié dans cet affreux trou ? Ta cruauté a-t-elle trouvé sa fin ici ? Debout, lâche poltron !
(Pflixbourg se lève)
Cette fois-ci, tu t’es brûlé les doigts dans cette attaque : tu es lourdement tombé dans le piège.
Pour démolir ton château, je pensais devoir utiliser de grosses machines : je me suis trompé.
Les gens comme toi n’ont du courage que quand il s’agit de s’en prendre aux gens sans défense : je te retrouve, réfugié dans ton souterrain, mort de peur.
Sur le Hohlandsbourg, les flammes s’élèvent gaiement. Cette forteresse si puissante est déjà conquise depuis une heure.
Que le seigneur de ce château n’ait pas cru devoir suivre mes bienveillants conseils d’hier et sauver ainsi sa demeure, cela m’étonne.
Voilà bien ces chevaliers avec leur sentiment de supériorité et de puissance !

Cornélius : (s’avance)

Ce que vous dites du Hohlandsbourg. est tout à fait faux : interrogez donc ses serviteurs, jetez un regard dans cette tombe et laissez-moi vous expliquer.

Montausier :

Parlez donc, je vous écoute.

Cornélius :

J’étais le précepteur de ce jeune garçon dont le sang innocent colore ces rochers. Fils du noble seigneur de Hohlandsbourg,
il était en route vers le couvent de Saint Gilles pour trouver avec vous un compromis honorable.
Au Pflixbourg, ils ont eu vent de cette démarche et par ruse, ils nous ont attirés chez eux pour la faire échouer et pour nous rançonner par la même occasion.
Parce qu’il a refusé leur marché, le jeune homme a dû le payer de sa vie.
Le malheureux seigneur de Hohlandsbourg, croyant son fils et moi-même en pourparlers avec vous, ne s’attendait pas à une attaque de son château,
ce qui a permis à vos troupes de le conquérir facilement.
Voici le document qui nous donnait pleins pouvoirs avec le sceau du Hohlandsbourg.
(Il montre le parchemin et le sceau)
Quelle propriété pouvait être plus injustement détruite que celle-ci ?

Montausier : (vérifie le document)

Benz et Willy, hâtez-vous d’aller à la rencontre de la compagnie Baudrat et dites au capitaine qu’il ne doit être fait aucun mal aux prisonniers.
(Le troisième et le quatrième soldats sortent)

Cornélius :

Permettez que moi aussi je me hâte au devant du malheureux sire de Hohlandsbourg pour lui annoncer la terrible nouvelle.
(il sort).

***

Scène 17

(Pflixbourg, Montausier et deux soldats)

Montausier :

Les crimes s’accumulent dans votre château, malheureux obstiné !
Où donc est passé votre complice, que le peuple nomme « le sombre Schrankenfels » ?
Et où est la femme devant laquelle tous se signent et nomment « la terreur de la grand’route » ? Parle, brigand !

Pflixbourg :

Elle est là, couchée dans cette tombe, trempant dans le sang de l’innocence. Ainsi l’a voulu le destin, que son corps baigne dans le sang de celui qu’elle aimait.

Montausier :

Celui qui répand le sang mourra dans le sang. Cette femme inhumaine est donc déjà jugée. Une force supérieure à nous, humains, ne nous a pas permis de la punir.
Mais qu’est devenu l’autre brigand, je veux le savoir. Parle, où se cache-t-il ?

Pflixbourg :

Schrankenfels nous a trahis !

Montausier :

Vous mentez !

Pflixbourg :

Et pourtant, c’est ainsi. Enfreignant mes ordres, il a fait couper la tête du jeune homme, ce qui a désespéré ma fille,
c’est lui qui a ouvert les portes du château et nous a livré à l’ennemi. Ce Schrankenfels, qui a si souvent mangé notre pain, c’est lui le responsable de toutes ces horreurs.

Montausier : (sévère)

Taisez-vous ! N’accusez personne ! C’est vous qui vous êtes mis dans cette situation!
(Aux soldats)
Ligotez ce tyran et faites-le monter : le verdict de l’auditeur général doit être prononcé sans délai. Des témoins à charge se sont rassemblés par centaines dans la cour.
Dans une demi-heure au plus, le Pflixbourg doit être en flammes.

***

Scène 18

(Les mêmes, plus Hohlandsbourg, Cornélius, Omar et deux soldats)

Hohlandsbourg :

Ronald, ô Ronald !
(Il s’affaisse à genoux devant la tombe. Tous se découvrent)
Avec lui toute ma vie est dans cette tombe ! O mon épouse, par chance cette affreuse vision t’a été épargnée ! O Dieu, que fais-je encore en ce monde ?
(Pflixbourg se détourne)
Quand pourrai-je à mon tour reposer dans la tombe ? Ta main, o Dieu, a frappé lourdement mais, je le sais, tu ne peux vouloir que le bien pour nous.
(Il se lève, l’air résolu et remet son chapeau)

Montausier :

Seigneur de Hohlandsbourg, notre méprise fatale vient de nous être expliquée : je la regrette.

Cornélius :

Dans la cour, en haut, des hommes d’honneur sont prêts à se porter garants de la droiture de ce chevalier.

Montausier :

Allons au tribunal, pour une grâce ou pour une ruine.

Pflixbourg : (tiré par les soldats)

O, ne soyez pas des barbares, grâce, grâce !

Montausier :

Voyez comme les meurtriers ont peur de la mort;
(Il sort).

***

Scène 19

(Hohlandsbourg, Cornélius, Omar)

Cornélius :

Et maintenant, courage, noble maître ! Il vous reste encore votre belle résidence de Kientzheim. Votre épouse saura sûrement y rendre agréables vos journées. La paix et l’oubli vont y retrouver le chemin de votre cœur.

Hohlandsbourg : (amer)

Non, aucune consolation, aucun rayon de soleil n’entreront avec moi dans ce château, si beau soit-il.
Pour moi, ce sera dorénavant la nuit pour toujours. Pour toujours, l’obscurité remplira mes derniers jours.

Omar : (en alsacien)

N’est-ce pas moi qui, les soirs troubles, ai toujours su garder de bonne humeur les occupants de notre château ? Là où je me trouve, il y a le soleil, la vie, la gaieté !

Hohlandsbourg :

O quelle raillerie quand le soleil brille sur des gens malheureux ! Quand on est en souci ou inquiet, le soleil a beau briller, la nuit vous enveloppe.
Par un midi ensoleillé, voilà que vous frissonnez dans la solitude de l’angoisse.
O Ronald, puissé-je changer mon sort contre le tien !

Cornélius :

Qui bâtit pour l’éternité reste fidèle aux morts. La mort ne tue pas l’espoir.
Venez, maître, venez vite : ce château va être bientôt la proie des flammes.
(Il prend Hohlandsbourg par le bras. Ce dernier le suit comme un automate. Arrivé à l’escalier, Cornélius s’arrête puis retourne à la tombe)
Ronald, jeune martyr, je reviendrai chercher ta dépouille. Ta voûte mortuaire ne brûlera pas. Tu reposeras bientôt dans une terre qui ne connaît pas la méchanceté des hommes.
Et toi sombre château, longtemps encore les hommes éprouveront un terrible frisson en contemplant tes ruines !


Wintzenheim

Suchst Erlösung Du an dieser geweihten Grabstätte ? (collection Françoise Baumann)

ACTE 4

Dix ans après ces évènements, dans la forêt, entre Hohlandsbourg et Pflixbourg, dans les environs du Krappenfels.
A l’arrière-plan, on aperçoit un petit ermitage adossé à des rochers. A l’avant, une croix de cimetière avec l’inscription :
Ronald 1635.
Tout autour, des sapins et des broussailles. Près de la croix, une grosse pierre sert de siège.

***

Scène 1

C’est le crépuscule. Il fait sombre et un orage se prépare. On voit de temps en temps un éclair et on entend au loin le tonnerre.
La scène reste vide quelques instants. Vieilli, voûté, Cornélius sort de la forêt, des fleurs et un livre sous le bras. Il dépose les fleurs sur la tombe.
Il regarde le ciel un moment. Il s’assied et se penche sur la tombe.

Cornélius :

Mystérieuses lumières d’en haut, innombrables mondes à la course immuable, pouvons-nous vous contempler sans nous rendre compte que nous sommes les jouets d’un destin inéluctable ?
Comment le créateur suprême de ces merveilles peut-il prêter l’oreille à notre pauvre petite prière ?
(L’orage gagne en intensité)
Cessons donc nos vaines plaintes et nos aveugles demandes : chaque chose doit suivre son cours et aller à son terme.
L’homme sage est celui qui ne regarde pas derrière lui.
(Il entre lentement dans sa cabane. L’orage redouble de violence)

***

Scène 2

(Le fantôme de Gertrude, puis Schrankenfels et plus tard Cornélius)

L’orage gagne constamment en violence, jusqu’à ce que, après un éclair fulgurant et un violent coup de tonnerre,
apparaisse Gertrude de Pflixbourg, sur un haut rocher, éclairée par une intense lumière. Après un geste de souffrance vers la tombe de Ronald, elle disparaît.
Soudain, l’orage se calme. La scène est dans l’obscurité. Pause.

***

Scène 3

(en dialecte)
(Trois bûcherons, d’abord Kolwahans, puis Frommela et Phelepp)

Kolwahans : (tremblant et effrayé)

Jésus pitié !
(Il se signe)
Où suis-je donc ? Et où aller ? Je n’ai encore rien vu ni entendu d’aussi terrifiant. Dieu et ses saint soient loués
(il se signe à nouveau)
et remerciés ! L’orage s’est calmé tout d’un coup.
Ce que j’entends là, n’est-ce pas quelqu’un qui marche entre les arbres ? Si seulement c’était un de mes camarades ! C’est trop effrayant d’être tout seul ici.
(Il porte ses mains à sa bouche et appelle)
Ohé ! Ohé ! Ohé !

Frommala :

C’est pas difficile de te retrouver, on entend tes cris dans toute la forêt !

Kolwahans :

O que je suis heureux de vous retrouver ! Quel orage épouvantable ! Il remplissait toute la forêt !

Phelepp :

Sainte Mère de Dieu, oui ! Sinon, nous ne serions pas entrés dans cette forêt mal famée.
Aussi vrai que je m’appelle Phelepp, depuis au moins dix ans, personne n’a osé s’y aventurer. Il a fallu que la tempête arrache notre abri et nous oblige à en chercher un autre.
Heureusement que nous nous sommes retrouvés : qui sait où sont passés les autres ?
Que le Seigneur leur soit secourable car cette tempête était d’une puissance surnaturelle : des arbres gros d’un mètre ont été arrachés avec leurs racines !

Frommala :

J’ai vu quelque chose d’encore plus effrayant et étrange. Pensez donc : la tour d’angle du Pflixbourg a été emportée !

Kolwahans et Phelepp :

Quoi ? Impossible !

Frommala :

Et pourtant, je l’ai vu. Quand la tempête a balayé notre cabane en bois et que nous avons été dispersés comme des fétus de paille, l’orage était juste au-dessus du Pflixbourg.
J’ai regardé vers le haut et si ce château n’avait pas été brûlé depuis des années, on aurait dit qu’il était en flammes. C’était effrayant !
Tout a tremblé, la montagne s’est cabrée, on aurait cru qu’un esprit en colère voulait détruire à nouveau le château.
Tout à coup, alors que la furie se déchaînait, un tourbillon a passé sur le Pflixbourg et a arraché la tour d’angle comme si c’était un fétu de paille !

Phelepp :

Ce n’est pas l’orage tout seul qui a pu secouer la terre de cette manière.

Kolwahans :

Par tous les Saints ! Qui va maintenant prendre soin de ma femme et de mes enfants ?
(A chaque intervention, Kolwahans tremble de peur)

Frommala :

Et je n’ose presque pas vous dire ce que j’ai encore vu.
(Plus bas)
Il m’a semblé apercevoir Gertrude de Pflixbourg.

Kolwahans : (se signe)

Mon Dieu, est-ce possible ?

Phellepp :

L’orage nous a entraînés dans une région mal famée. Où sommes-nous donc en ce moment, nom d’un chien ?

Frommala :

Vois-tu ce rocher en forme de chaire d’église ? Peu de gens le connaissent car depuis toujours, personne n’ose venir dans ces parages.
Ici, dit-on, les païens sacrifiaient des humains pour honorer leurs dieux.
Ma grand-mère m’a raconté qu’autrefois, un prêtre païen aux pieds fourchus est apparu à un garde forestier.
On raconte que sur ce rocher du sang innocent a coulé : qui fait couler un sang innocent, ne trouvera jamais le repos éternel, voilà ce que je dis, moi aussi !

Kolwahans :

Je ne serais pas étonné que tu aies vraiment vu
(il baisse la voix)
la Gertrude car personne n’a répandu autant de sang innocent que cette femme ?

Frommala :

Ça fait aujourd’hui exactement dix ans que cet horrible meurtre a été commis. Dix ans qu’ils ont assassiné ce pauvre garçon. Dix ans...
(Ils se signent tous les trois) ...que le diable est venu chercher cette maudite femme du Pflixbourg !
Dix ans que son père a été pendu à un arbre par les soldats du commandant de la Ville de Colmar.
(Il lève le poing)
Ces gens, je ne les oublie pas ! Elle a été justement châtiée, cette bande de tyrans !
Je ne crois pas qu’il y ait sur terre personne qui n’ait pour ces Pflixbourg d’autres sentiments que du mépris et de la colère.

Kolwahans :

Par tous les saints, cette époque-là était terrible, en vérité.

Friommala :

Croyez-vous que ce sont les éléments naturels qui se sont révoltés ainsi tout à l’heure ? Non, ce sont des esprits mauvais qui viennent de temps en temps semer le désordre :
l’enfer s’entrouvre ici pour que personne n’oublie que naguère un démon à figure humaine a vécu en ces lieux.

Kolwahans :

Qui ne serait pas effrayé par un tel orage ? Et en plus, parler de ces choses surnaturelles est encore moins rassurant.
Puisque l’orage s’est éloigné, allons ensemble à Saint-Gilles, chez les bénédictins. Nous pourrons y passer la nuit.

Phelepp :

Nous ferions mieux de réciter d’abord une pieuse prière après avoir crié des jurons en tremblant.
C’est maintenant, à cette heure d’épouvante, que nous avons le plus besoin de la protection divine en ces lieux que hantent les mauvais esprits.

Frommala :

Phelepp, tu m’enlèves les mots de la bouche : oui, notre chant doit monter jusqu’au ciel et demander bénédiction et protection.
(Debout, il joint les mains et chante )

Je chante et je suis en paix,
Le chant me conduit au ciel.
Que ma prière trouve grâce
Auprès de toi, Seigneur.
(Il s’agenouille)
Je tourne mes mains vers toi
Qui n’a ni début ni fin
Des dangers protège-nous
Envoie tes anges, Seigneur.

***

Scène 4

(Les mêmes, plus Cornélius)

Cornélius :

Quel fou ose troubler ma solitude ?

Kolwahans :

Esprits du bien, à mon secours !
(Ils sont surpris et effrayés tous les trois)

Cornélius :

Quoi ? Des hommes près de mon logis !

Frommala : (se rapproche un peu)
Est-ce possible ? Est-ce que je vois bien ? Le savant du Hohlandsbourg ici ?

Phelepp :

Ce bon monsieur Cornélius. Comme il a vieilli !

Cornélius :

Chers amis fidèles !

Frommala :

Depuis quand donc habitez-vous tout seul près de ces effrayants rochers où plus aucune âme n’ose s’aventurer ?

Cornélius :

Je vis ici depuis dix ans, dans ce cadre idyllique que les hommes ne viennent pas troubler. J’y suis heureux.
Je ne suis pas seul : mon cher Ronald est avec moi
(Il s’assied sur un rocher près de la tombe)

Phelepp :

Quoi ? Vous avez transporté ici le corps du jeune garçon !
Et qu’est devenu son père, le chevalier du Hohlandsbourg ?

Cornélius :

Il est mort.

Tous les trois :

Mort ?

Frommala :

Sans doute de chagrin, après la mort de son fils.

Cornélius : (acquiesce)

C’est arrivé six semaines après la mort de son fils.

Phelepp :

Et sa dame ?

Cornélius :

Elle habite dans son château de Kientzheim.

Phelepp :

Ce bon seigneur ! Il aurait pu vivre paisiblement avec elle à Kientzheim et y finir ses jours.

Cornélius :

Notre vie dépend des décisions de Dieu. Le malheur a frappé le comte et a brisé son cœur. Les nobles ne vivent pas toujours ici bas dans un jardin de roses.
(Un éclair éblouissant déchire le ciel)

Kolwahans :

Par tous les saints, l’orage reprend !

Cornélius :

Si vous avez trop peur, allez vous réfugier dans ma hutte.

Kolwahans :

J’accepte volontiers car cet orage m’effraie et me bouleverse.
(Il entre dans la cabane)

***

Scène 5

(Les mêmes, Kolwahans sort tout excité de la cabane)

Kolwahans :

Partout où je veux me réfugier, je trouve quelque chose d’inquiétant et de surnaturel.
Près de son lit, il y a une tête de mort, une tête de mort qui avec ses yeux vides vous regarde !
Non, je préfère rester près de vous, même sous la pluie et dans la tempête. La mort doit être cachée sous la terre et devenir poussière, sinon, elle attire les mauvais esprits !
(éclair plus faible et tonnerre)

Phelepp :

Il est vrai que tout est lugubre sur cette hauteur et je ne comprends pas comment vous pouvez y trouver la paix.

Cornélius :

Un homme soumis à ses passions ne trouve jamais la satisfaction de ses désirs. Être esclave de ses passions, c’est avoir toujours des besoins inassouvis.
J’aime la vie de la terre. La terre, elle, est satisfaite de ce que le ciel lui donne.
Être satisfait exclut tout désir. Là réside la sagesse : être indifférent aux attraits du monde, c’est la clé du bonheur sur la terre.

Frommala :

Pardonnez-nous, maître, si nous vous dérangeons mais nous avons tellement apprécié la justice de notre châtelain.
Nous nous demandons pourquoi tout cela a si vite disparu et pourquoi les gens l’oublient si vite.

Cornélius : (après un instant de méditation)

Dieu merci, l’oubli est dans la nature humaine.
(Il se lève, très ému)
Mais le rocher du Pflixbourg n’a pas oublié le sang versé sur lui. Le Hohlandsbourg en ruines est un vivant témoin des horreurs passées.
Oh ! Laissez-moi à ma solitude et ne touchez pas à mes plaies ! Je viens ici chercher la paix !
(L’air sombre, il baisse la tête et s’assied sur le rocher)

Phellep :

Il est vraiment à plaindre et nous n’allons pas le déranger plus longtemps.
Mais qu’est donc devenu ce prestigieux château ? Depuis qu’il a été détruit, on le dit si mal famé que plus personne n’ose s’y aventurer.

Frommala :

Tu te trompes, Phelepp, j’y suis allé récemment.

Pheleppe :

Toi, Frommala ! Raconte-nous !

Frommala :

Oui, j’y étais quand le château brillait encore dans toute sa splendeur et j’y suis retourné il y a moins d’un an.
Une grande tristesse m’a saisi, je n’ai pas pu retenir mes larmes : on ne reconnaît plus rien.
Des décombres partout, une tour grise se dresse au milieu d’une cour parsemée de plantes folles et de blocs de pierre.
L’herbe envahit tout. Des murailles nues, des morceaux de portes pendent ça et là, on ne reconnaît plus aucune chambre, tout est effondré, plus rien n’est habitable.
On devine les restes d’un balcon auquel on ne peut plus accéder. Les rouges-gorges ont fait leur nid dans les murs. Les poutres des charpentes pendent, calcinées, inutilisables.
Tout est recouvert de monceaux de graviers. Quelle tristesse !
Mais quand on grimpe sur les murailles et qu’on regarde au loin, rien n’a changé, toujours cette vue splendide !
Les belles forêts des Vosges, la Forêt Noire au-delà du Rhin, les vergers, les champs de blé dorés et les vignes sur toutes les pentes.
Et au pied du château, on voit ce petit Wintzenheim avec ses habitants honnêtes et travailleurs.
Quand on contemple d’en haut le clocher du village, on croirait le bec d’un oiseau qui protège son nid.
Par temps clair, on distingue la flèche de la cathédrale de Strasbourg et vers le Sud les dents de scie des montagnes suisses.
(Pause) Mais quand on se retourne, on voit les traces effroyables de l’incendie et on a le cœur serré.
(L’orage se rapproche à nouveau et devient menaçant)

Kolwahans :

Malheur, l’orage revient !

Phelepp :

Et qui est la cause de tous ces malheurs ? Qui a semé la mort dans cette contrée ? Qui d’autre que cette diabolique Gertrude ?
(L’orage se déchaîne)

Frommala :

Regardez, c’est étrange, l’orage se déchaîne juste au-dessus du Pflixbourg !

Cornélius : (se lève et parle d’une voix solennelle)

Vous avez remis les vieilles plaies à vif : les voilà qui saignent à nouveau. Qu’elle soit à jamais maudite la femelle du Pflixbourg, la possédée du démon !
Il y a dix ans, à cette heure, la hache du bourreau s’est abattue. Là-bas sur le rocher coule encore le sang innocent qui a apporté à la coupable la folie et la mort
(Il se tourne vers le Pflixbourg)
« Personne n’expiera ton crime à ta place, personne ne boira ton calice ! La nature elle-même se dresse contre toi avec violence. Qu’à jamais ton esprit tourmenté hante ton château maudit !»
(Ils se retirent tous dans la cabane)

***

Scène 6

(Cornélius reparaît, une tête de mort à la main, s’assied au pied de la croix, caresse le crâne, apaisé)

Ronald de Hohlandsbourg, ô toi, éternellement chéri, te voilà vengé !

Le rideau tombe lentement

FIN


Les photos de la pièce jouée par la Laurentia

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