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WINTZENHEIM.HISTOIRELa Ronde des SorcièresEmile Zippert |
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Source : Emile Zippert, Annuaire N°9 - 2005 de la Société
d'Histoire de Wintzenheim
Dans sa monographie sur Wintzenheim Auguste Scherlen
parle d'une histoire mystérieuse de nécromancie qui s'est passée dans les années
1692-93. Il y est question d'un hypothétique trésor caché et d'un nécromancien,
Geisterbeschwörer, qui fait appel à un esprit, Geist, pour qu'il révèle
l'endroit où le magot est dissimulé. Le tout sur fond d'un procès entre le
propriétaire d'une maison et le boulanger qui l'avait occupée pendant trois ans
en tant que locataire.
Il ne faut pas, comme c'est souvent le cas, confondre nécromancie et sorcellerie.
La nécromancie fait partie de l'art
divinatoire et est fondée sur l'évocation des morts. Elle a quasiment existé
chez tous les peuples de l'antiquité. Quoique combattue et persécutée par la
religion chrétienne elle a survécu à travers les temps et a même trouvé un
regain dans le spiritisme au XIXème siècle.
La sorcière est une personne, qui selon la superstition, cultive une relation imaginaire avec le
diable, une sorte de mariage diabolique, Teufelsbuhlschaft. Quels sont les
pouvoirs que l'imaginaire prêtait à tous ces sortilèges diaboliques ? Ils
étaient de plusieurs sortes :
* La préparation des philtres d'amour et
breuvages de toutes sortes y compris des poisons. C'est pour cette raison que
l'on a suspecté de sorcellerie les inoffensives cueilleuses de plantes
médicinales, les Kritterwiwler.
* Le déclenchement des orages, de la grêle, des
inondations, la destruction des récoltes....
* La transformation d'une personne
ou l'auto transformation de la sorcière elle-même en un animal tel que
loup, corbeau, chat, bouc, porc, boeuf avec, bien entendu, la possibilité de
revenir à l'état humain initial selon la volonté de la sorcière.
* L'ensorcellement des animaux, le tarissement du lait des vaches, la stérilité du
taureau ou de l'étalon ainsi que la propagation d'épidémies diverses comme la
fièvre aphteuse ....
* Les tourments infligés aux personnes considérées comme
ennemies en plantant des épingles sur leur représentation en image ou en
figurine d'argile.
De tous les agissements de sorcellerie la chose la plus
dangereuse et aussi criminelle était la préparation des poisons, le reste
n'était que pur phantasme.
Qui étaient exactement les sorcières ?
Psychiquement, c'étaient souvent des femmes déçues par leur vie sociale,
religieuse ou conjugale ; en somme des insatisfaites qui cherchaient un certain
exutoire, exception faite des empoisonneuses. Il est certain qu'au Moyen-Age,
sous l'influence de certaines institutions, la femme était réduite à l'entière
soumission. Un divorce était inconcevable, même pour un roi. En effet, le pape
Clément VII, un Médicis (1523 à 1534), refusa le divorce, non sans raison
d'Etat, au roi d'Angleterre Henri VIII d'avec Catherine d'Aragon, ce qui
conduisit finalement au schisme anglican. Par ailleurs, une femme adultère
s'attirait les foudres de l'église et risquait de finir au bûcher.
En quoi consistait-il ?
C'est une festivité ou messe diabolique célébrée en
l'honneur du diable et présidée par ce dernier.
C'est du moins ainsi que l'ont interprété les autorités religieuses et temporelles.
Cette cérémonie avait
lieu habituellement le mercredi, jeudi ou vendredi. Dans les pays de culture
germanique, les sorcières préféraient se réunir le jeudi, Donarstag, jour
consacré au dieu Donar, dieu des tempêtes, Donner, dont les attributs sont le
marteau et le bouc noir. Le sabbat était une sorte d'assemblée générale,
regroupant des sorcières et parfois aussi des sorciers.
Pour y participer la
jeune sorcière novice devait d'abord subir une certaine initiation afin d'être
accueillie dans le Cercle. Ce Cercle était dirigé par une supérieure nommée, à
titre honorifique la Vieille, die Alte, mais qui pouvait fort bien être une
jeune femme.
Avant de se rendre au sabbat les sorcières s'enduisaient le
corps d'une pommade composée d'un mélange de graisse et d'une dizaine de
plantes diverses aux pouvoirs aphrodisiaques et hallucinogènes. A la suite de
quoi, dans l'imaginaire populaire, le voyage vers le lieu du sabbat
s'effectuait en sortant par la cheminée et chevauchant un manche à balai.
Parfois un bouc noir servait de monture. En réalité c'est simplement à pied
qu'elles ralliaient le lieu de rendez-vous, non sans avoir consommé largement
des substances hallucinogènes.
Le sabbat étant une assemblée secrète les
sorcières se réunissaient dans un lieu peu fréquenté connu des seules initiées
comme un endroit où l'on s'adonnait dans la nuit des temps à des rites païens
tel le solstice ou la fête du printemps ou de la fécondité (la roche du
Corbeau, au-dessus de Wintzenheim, ainsi que le grand Hohnack près de Giragoutte
pourraient être de ces lieux).
Arrivé sur place (d'après les légendes
populaires d'Auguste Stoeber, il est, dans notre région, question du Bollenberg
près de Rouffach), on commençait à préparer les festivités. On allumait un
grand feu au-dessus du quel était suspendu un énorme chaudron où mijotait un
bouillon assaisonné des plantes alcaloïdes et hallucinogènes ainsi que des
produits des champs. Selon l'imagination populaire et les aveux extorqués aux
sorcières sous la torture, peinliches Verhör, infligée par les inquisiteurs,
ces soupes auraient contenu des substances écoeurantes indescriptibles comme des
oreilles de chat, des serpents des crapauds.
Dans une forêt, des sorcières se rencontrent pour le sabbat.
Gravure de Hans Baldung-Grien (1484-1545)
Contrairement aux suspicions et
accusations de vénérations diaboliques et de ripailles orgiaques, on mangeait,
buvait, dansait comme s'il s'agissait d'une noce paysanne. Il en va de même pour
les soi-disant orgies sexuelles suite aux danses folâtres, autour du feu, des
sorcières entre elles ou avec des sorciers, en présence d'un bouc noir faisant
office de Diable. Si, en effet, des ébats galants ont eu lieu, il est néanmoins
difficile de donner une description exacte et uniforme du déroulement de ces
sabbats. Car, suivant l'analyse des procès et des questions suggestives posées
aux sorcières par les juges, les cérémonies de ces sabbats se déroulaient
différemment. En fait, les choses étaient bien plus inoffensives que la
représentation qu'en donnaient les tribunaux, il s'agissait plutôt d'une fête
nocturne un peu turbulente. Une fois prise dans les rouages de la justice,
la sorcière n'avait que peu de chances de s'en sortir, car les juges de
l'inquisition devaient avoir raison et le peuple voulait voir brûler la présumée
coupable. Celles qui en réchappaient étaient mutilées et marquées à vie.
Lors de leurs rencontres les sorcières parlaient de leurs expériences,
échangeaient des recettes de poudres, d'onguents et autres mixtures de leur
propre fabrication. Par ailleurs dans ces réunions il était aussi souvent
question des traitements des maladies par les plantes, chose qui était vue d'un
mauvais oeil par les professionnels de l'époque qui n'appréciaient pas cette
concurrence. De ce fait, plus d'une femme bien intentionnée était accusée de
sorcelleries uniquement par jalousie et malveillance.
Il est parfois question des messes noires, celles-ci diffèrent de la sorcellerie. Toutes deux
trouvent leur origine dans le paganisme et font partie du culte de Satan. La
messe noire est une parodie de la messe catholique, célébrée
à rebours. Généralement le corps d'une jeune femme nue tient lieu d'autel. Tous
les accessoires du culte, hosties, cierges etc. sont noirs. Il s'agit au fond
d'une manifestation de révolte contre l'autorité religieuse.
Pour contrer les agissements des sorciers et sorcières et pour rendre inefficace un sort
jeté on faisait appel à un magicien populaire, Volksmagier ou Hexenbanner, qui
était un conjurateur laïc, à ne pas confondre avec les exorcistes de l'église
dont la mission est de chasser le Démon. Cette charge a d'ailleurs été
supprimée en 1972, mais à la fin du XXe siècle, en Alsace et dans d'autres pays
catholiques européens la fonction existe encore. Un ancien prêtre de
Wintzenheim, l'abbé François Kleiser avec qui j'ai fondé, après la Libération de
Wintzenheim en 1945, la section locale de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC)
que j'ai présidée jusqu'à mon service militaire, a été nommé exorciste du
diocèse de Strasbourg en 1986. Le conjurateur populaire entrait en action
lorsqu'un paysan se plaignait que sa vache donnait moins de lait, que son blé
ne levait pas, que ses arbres fruitiers étaient rongés par les chenilles ou
tout simplement s'il souffrait d'un lumbago, Haxaschuss. Au lieu de chercher une
cause rationnelle on préférait attribuer le maléfice à un sorcier ou une
sorcière. Pour commencer il fallait trouver le jeteur de sort. En présence d'un
animal crevé, le conjurateur prélevait le coeur, les poumons et le foie, mettait
ces organes dans un sac et frappait le tout à l'aide d'un bâton. Si le lendemain
une vieillarde, peu appréciée de ses concitoyens, boitait ou présentait des
hématomes dus à une chute malencontreuse, on en concluait que c'était elle la
sorcière recherchée. Elle était arrêtée et des poursuites étaient engagées.
Pour commencer, on l'obligeait à prononcer une formule anti-sortilège, formule
qu'elle répétait, sans réfléchir afin d'éviter la torture. Mais elle était prise
au piège, piège extrêmement perfide, car le tribunal considérait cette locution
comme un aveu.
Quand on pensait qu'un mauvais sort avait été jeté sur une
maison ou des étables, on les aspergeait d'eau bénite. Un rosaire ou
une croix bénite fixés au-dessus de la porte d'entrée devait protéger la maison
(on peut encore le voir de nos jours). En cas de cauchemars on recommandait
de dormir sur le dos, les bras croisés sur la poitrine, ou bien de fixer aux
quatre pieds du lit une croix façonnée de huit brins de paille cueillis dans la
nuit de la Saint-Jean.
On avait aussi coutume de graver au-dessus des portes
une formule magique passe-partout contre tout sortilège, malédiction, incendie,
foudre, épizootie etc., notamment l'inscription Sator arepo. On pouvait aussi
écrire cette formule sur un papier et le mélanger à la nourriture du bétail,
qui, alors était à l'abri de tous les maléfices.
Enumérer ici tous les
moyens employés concernant les infirmités des hommes et les maladies des
animaux serait trop long.
La visite de la Tour des Voleurs, appelée aussi
Haxaturm, c'est-à-dire tour des sorcières, et du Musée de la Sorcellerie à
Bergheim vous permettent d'avoir un aperçu de la question que nous venons de
traiter.
Je voudrais terminer par une anecdote à propos de la fameuse
transmutation d'un homme en animal et inversement. Cela se passe vers 1770,
à l'époque où le jeune J.W. V. Goethe, le futur auteur de Faust, étudie le droit
à l'université de Strasbourg. Trois étudiants en philosophie ou théologie,
on ne sait plus exactement, envisagent de faire un voyage en Italie et de
visiter Rome. Leur bourse est, bien entendu, plate. Arrivés près de Houssen,
ils aperçoivent un paysan dormant à l'ombre d'un tilleul avec, à son côté, un
magnifique boeuf. Alors leur vient une idée : enlever le boeuf et le vendre au
marché à bétail qui se tient à Colmar. L'un d'eux prendra la place du boeuf et
quand le paysan se réveillera, il lui expliquera que lui, étudiant, avait été
transformé en boeuf, et que, à l'instant même, l'envoûtement ayant pris fin, il a retrouvé
sa forme humaine. Sitôt dit, sitôt fait, les trois lascars se donnent
rendez-vous à Sainte-Croix-en-Plaine. Quand le paysan se réveille après un
long somme, car il avait aussi un peu abusé de la dive bouteille, il trouve à la
place de son boeuf un jeune homme qui lui explique la situation comme il avait
été convenu. Le paysan, est un brave homme qui, contrairement aux étudiants, a
la bourse bien pleine, mais la tête assez vide. Naïvement il gobe la farce.
Comme il lui faut absolument un boeuf, il se rend à Colmar pour en acheter un
autre. Inutile de dire qu'entre-temps notre étudiant avait pris la poudre
d'escampette. Arrivé au marché la victime de
cette farce fait un tour pour trouver un animal à sa convenance, et, subitement,
son attention est attirée par un boeuf qu'il croit reconnaître. Alors il tourne
plusieurs fois autour de l'animal en se signant, s'arrête devant lui et dit «
Ah, non ! Une fois ça suffit, je ne peux pas me permettre le luxe de me payer
une seconde fois un séminariste ». Les étudiants mènent joyeuse vie, car
pour eux, le proverbe « die Dummen werden nie alle » qu'on peut traduire par :
chaque malin, pour chaque filou, se lève un nigaud, s'est avéré exact.
Emile ZIPPERT
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