WINTZENHEIM.HISTOIRE

Entre croyance et magie

Raymond Heidinger


Raymond Heidinger et les objets mystérieux

Entre croyance et magie
Les wettersegen et autres objets mystérieux

AVANT PROPOS

Wettersegen est le nom allemand d'un concept théologique en usage dans beaucoup de pays d'Europe dont l'origine remonte à la fin du Vème siècle. Il consiste à invoquer par des prières ou des bénédictions la protection divine contre toutes les formes d'intempéries. A partir des XVllème et XVIllème siècles, ces invocations vont se matérialiser sous la forme de billets de protection que l'on accrochait à l'intérieur des maisons ou des étables. On croyait qu'ils protégeaient ces bâtiments de la furie des tempêtes et des orages. On pourrait s'étonner de cet usage puisque dès 1752 Benjamin Franklin avait inventé le paratonnerre. C'est que les croyances ont la vie dure !

La croyance est un processus mental qui consiste à tenir pour vrai un fait ou une hypothèse, indépendamment de toute preuve scientifique. Un chercheur britannique R. Hawking a émis l'hypothèse que les croyances évoluent de manière darwinienne, c'est-à-dire au rythme des connaissances humaines de chaque civilisation.

Parmi les centaines d'objets que les gens du XVllème siècle utilisaient pour leur protection, j'ai choisi le Wettersegen parce qu'il me semblait particulièrement représentatif de ce phénomène. Pour des gens qui pensaient alors que les orages étaient provoqués par des esprits malfaisants, il est probable que l'efficacité d'un paratonnerre ne devait pas convaincre leur esprit. Cela signifie que le Wettersegen ou les objets dont je vais illustrer le texte, ne relevaient pas de la superstition mais simplement d'une réponse logique aux croyances de l'époque.

Jusqu'à la fin du XXème siècle, les gens du Sundgau continuaient d’accrocher les billets de Sainte Agathe (vendus par des colporteurs) dans leurs maisons et leurs étables.

Voici la raison pour laquelle je me suis décidé à écrire ce livre :

Il y a 15 ans, lorsque je parlais à des conservateurs de musée, à des historiens ou à des chercheurs alsaciens de Schabmadonna ou de Schluckbildchen, j'avais l'impression de leur parler en hébreu ! La quasi totalité d’entre eux n’en avait jamais entendu parler et évidemment en ignorait l'usage. Aujourd’hui, je suis sûr que ces objets étaient utilisés en Alsace par nos aïeux puisque j'en ai trouvé des dizaines d'exemplaires sur les brocantes de la région. En Allemagne, en Suisse, les expositions et les publications concernant les objets de protection sont courantes alors qu’en Alsace c’est le désert.

Au départ, ce livre devait être un simple article décrivant les Wettersegen. Mais au fur et à mesure de sa rédaction, je me suis rendu compte que décrypter un objet était bien mais n’apportait pas grand-chose sur le plan local ; d'autant plus que je n'avais jamais trouvé un seul exemplaire en Alsace ! Je me suis dit qu’en incorporant progressivement des objets tout aussi mystérieux - remplissant le même rôle mais dont j'étais certain de leur utilisation dans notre région - j'arriverais mieux à faire comprendre au lecteur la trame de tous ces objets de protection. J'espère que cette étude incitera les historiens et les chercheurs alsaciens à se pencher un peu plus sur un domaine plutôt négligé jusqu’à présent.

Raymond Heidinger



Raymond Heidinger et le Wetterseger

Raymond Heidinger et un Wetterseger acquis en Bavière (photo DNA Grégoire Gauchet)

Raymond Heidinger se passionne pour les anciennes croyances religieuses populaires. Il a rassemblé une surprenante collection d’objets communs au monde alémanique, dont des Schabmadonna ou vierges à gratter, témoignant du besoin des sociétés rurales de se placer sous protection divine.
Aux origines, Raymond Heidinger était numismate. Puis de fil en aiguille, de pièce en médaille, le collectionneur riedisheimois s’est consacré aux breloques religieuses. « J’ai ensuite trouvé des objets plus ésotériques que les chapelets, les croix et les images pieuses », dit-il, « et je me suis souvenu du Geistliche Schild , le Bouclier spirituel, un livre sundgauvien qui faisait peur dans mon enfance et que nos grands-mères appelaient le livre du diable. »
Sur les marchés aux puces de la région et sur eBay, il s‘est mis à chercher tout ce que la chrétienté et la superstition ont produit d’amulettes & co depuis le Moyen-Âge dans le but de se protéger des périls météorologiques et des maladies. Schabmadonna (vierges à gratter), Wetterseger (bénédiction du temps), Schluckbildchen (billets à avaler), Breverl (billets de protection) se sont mis à fleurir dans sa maison, qui est sans doute aujourd’hui la plus protégée d’Alsace.
« Nous autres Alsaciens faisons partie des croyances populaires allemandes. Les billets de protection avec une image de saint étaient autrefois des sortes d’assurance tous risques. Les gens les achetaient auprès de colporteurs ou sur les lieux de pèlerinage. » L’un des plus fréquentés était le pèlerinage de la Vierge noire d’Einsiedeln, dans le canton de Schwyz en Suisse. « Chaque saint protégeait d’un danger spécifique. Les plus fréquents en Alsace sont sainte Agathe contre le feu, et les Rois Mages qui écartaient les périls liés aux voyages. Les Breverl étaient dissimulés dans les murs des maisons ou cousus dans les doublures des vêtements ».
Dans son ouvrage, Raymond Heidinger revient sur l’histoire de ces protections populaires achetées à petits prix par les habitants d’un monde essentiellement rural – vivant sous la menace de la famine du fait des aléas de la météo – et sous celle des épidémies et des conflits.
« Il y a eu la peste noire en 1347-1350 avec laquelle les billets de protection vont devenir le seul espoir pour des milliers de personnes », évoque-t-il. « Au XVe siècle, l’Inquisition y a mis un terme. Mais en 1635, le pape Urbain VIII a accordé aux capucins de Rome le droit d’en émettre. Au XVIIIe siècle, les jésuites les ont condamnés mais les billets ont refleuri dès 1764 et la suppression de la Compagnie de Jésus par Louis XV. Le monastère d’Einsiedeln en a fabriqué jusqu’au début du XXe siècle. Dans des territoires isolés comme le Sundgau, les gens les ont utilisés jusque dans les années cinquante lorsque les premiers médecins se sont installés. »

Source : DNA du 12 août 2014

Raymond Heidinger et les objets de piété de jadis (vidéo)

Ce documentaire présente Raymond Heidinger de Riedisheim, en Alsace, France, collecteur unique d'objets liés à la piété, croyance et magie des générations passées, objets qui perdurèrent dans le quotidien de nombre de familles d'Alsace, des siècles durant jusqu'au milieu du XXe siècle. En avril 2024, Raymond Heidinger a été interviewé par Jonathan Wahl, journaliste de "Radio Bleu Elsass" (interview en dialecte alsacien).

https://www.youtube.com/watch?v=gMvGNrTdSWI



Raymond Heidinger et le Geistlicher Schild

Raymond Heidinger et sa vitrine consacrée au Geistlicher Schild

 Le Geistliche Schild (Bouclier spirituel), un incontournable de la collection, trône en belle place et en plusieurs exemplaires, entre attirance et méfiance, voire crainte, pour ceux au fait de l’histoire sulfureuse de ce petit livret hérité du Moyen Âge. « L’origine du livret remonterait au pape Léon III, qui l’aurait écrit pour le couronnement de Charlemagne en l’an 800, lui promettant que son contenu lui permettrait de devenir le roi du monde , entame Raymond Heidinger, en utilisant un conditionnel loin d’être hasardeux. Le Geistliche Schild se serait perdu dans les entrailles des archives du Vatican, avant qu’il ne soit redécouvert au XVIe siècle ».

Un livre de prières devenu objet maléfique

Il réapparaîtra sous le manteau à partir de 1613 sous le nom de Colomanus Büchlein , sous-titré « Geistliche Schild ». Il est diffusé par les colporteurs, et rédigé en allemand, il ouvre une brèche dans l’exclusivité latine du clergé et son pouvoir sur la population. Ce qui lui vaudra, beaucoup plus que son contenu même, les foudres des autorités catholiques. « L’édition de 1647 est la plus courante dans le Sundgau. Il y aura une autre édition en 1747. Les croyances, héritées du fond des âges, et la religion conduisaient la vie des populations rurales. Censé protéger le propriétaire contre les maux spirituels et matériels , le Geistliche Schild s’est transformé de livre de prières et d’incantations en objet maléfique, utilisé par les sorciers et les sorcières. Béni par un prêtre, à leur insu, il offrait alors de puissants pouvoirs. Il peut être ainsi chargé négativement ou positivement ».

Source : L'ALSACE du 5 mai 2019



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