WINTZENHEIM.HISTOIRE

1854 : Epidémie de choléra en Alsace


Le Choléra en Alsace

A l'instar d'autres pays de l'Europe occidentale, la France subit dans la première moitié du dix-neuvième siècle un nouveau type d'épidémie qui marque fortement les esprits : le choléra 1. De fait, dans la plupart des manuels d 'histoire, il est question de l'épidémie de choléra qui sévit en France en 1832, provoquant de sérieux troubles politiques et surtout fauchant près de 100.000 personnes, dont 20.000 à Paris.

L'Alsace, épargnée, est touchée lors d'une nouvelle vague pandémique qui atteint la France en 1854.

Le choléra qui atteint donc l'Europe occidentale et l'Amérique au dix-neuvième siècle est identifié depuis des temps immémoriaux en Asie et en particulier en Inde, où il sévit de façon endémique. C'est une maladie infectieuse des intestins, d'incubation courte (un à trois jours) qui ne touche que les humains, une maladie à caractère épidémique qui se manifeste par de fortes douleurs abdominales, des vomissements incoercibles, une importante chute de la température corporelle (jusqu'à 36 °) et surtout des diarrhées intenses. Ces troubles digestifs majeurs provoquent une fatigue importante, le sujet atteint se déshydrate rapidement, son pouls s'accélère, les muscles deviennent douloureux. En l'absence de traitement, le malade perd rapidement du poids et le collapsus cardiovasculaire précède souvent de peu la mort. Particulièrement contagieux, le choléra se transmet d'un malade à un individu sain, directement par les mains, le linge, indirectement par des eaux stagnantes contaminées, par des aliments infectés. L'été est la période la plus favorable au développement de la maladie, le germe pathogène proliférant avec facilité en situation de chaleur.

Source : Olivier CONRAD, Annuaire de la Société d'histoire de la Hardt et du Ried 2007-2008


Le Choléra dans le Haut-Rhin

Epidémie inconnue en France jusqu'en 1832 et dans le Haut-Rhin jusqu'en 1849, le choléra a frappé durement : les symptômes sont effrayants, les souffrances terribles, les malades nombreux, les victimes également, même si le bilan est moins lourd que ne le laisse penser la panique qu'il engendre.

L'analyse des documents révèle d'abord la chronologie des attaques épidémiques et leur intensité. Il apparaît ainsi que le Haut-Rhin est resté indemne de l'épidémie de 1832, la première pandémie qui ait touché la France. En effet, l'Alsace, bien que menacée des deux côtés, fut épargnée car le choléra, si meurtrier ailleurs, s'arrêta sur les Vosges et sur la Forêt Noire. Même immunité lors de la résurgence de l'épidémie en 1834.

En 1849-1850 déferla sur l'Europe "la deuxième lame de la troisième pandémie". Ribeauvillé fut alors "la seule commune du département où le choléra ait sévi avec quelque intensité. Il y a bien eu quelques cas isolés de choléra observés sur plusieurs autres points du département mais le mal s'est aussitôt arrêté et n'a nécessité l'emploi d'aucune mesure de salubrité". Sur 7 à 8.000 habitants, Ribeauvillé avait eu 172 cas et 103 morts,

En juillet 1854, les autorités espéraient que le Haut-Rhin échapperait à la nouvelle vague épidémique qui ravageait les départements voisins. Leur espoir fut déçu : le département est touché non seulement en 1854 mais encore et surtout en 1855, le préfet considérant d'ailleurs que l'attaque de 1855 n'était que la résurgence du choléra de 1854 qui n'avait jamais complètement disparu de son département. L'épidémie de 1855 fut, dans le Haut-Rhin, beaucoup plus violente que celle de l'année précédente à la différence du schéma français général. C'est ce qu'explique le préfet dans un long rapport au ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics : "L'épidémie cholérique de 1855 ne s'est en effet produite qu'à l'état de cas isolés dans quelques départements. Mais que son Excellence me permette de lui faire remarquer que, dans le Haut-Rhin, l'épidémie a été beaucoup plus meurtrière qu'en 1854, qu'elle s'est étendue à 91 communes sur 490 que comprend le département, et que, dans l'espace de six mois, elle y a fait 3.373 victimes sur 6.831 cas, tandis qu'en 1854, le nombre des décès n'a été que de 1.524 et le nombre des cas de 2.693 pour 72 communes".

La quatrième pandémie est la dernière à avoir touché le Haut-Rhin, de façon marginale cependant. En 1866, si l'on en croit le préfet, "le choléra qui désolait les contrées voisines ne s'est montré qu'à Mulhouse où l'on a observé entre le 20 novembre et le 30 décembre une centaine de cas suivis de quinze décès". A la même époque, Ensisheim, Soultz, Guebwiller, Bergheim et Kaysersberg auraient connu des cas de choléra sporadique et, en 1868, Mulhouse aurait à nouveau abrité quelques cas isolés, Ainsi donc, le Haut-Rhin a essentiellement été marqué par la poussée cholérique du milieu du siècle.

Les chiffres fournis par les documents permettent de calculer la létalité ou nombre de décès du choléra pour cent malades. L'épidémie de 1849 fut particulièrement meurtrière puisque 60% des malades de Ribeauvillé ne purent échapper à la mort : ce chiffre est élevé au regard de ceux d'autres départements étudiés et aussi par rapport aux autres cas haut-rhinois. En 1854, le taux de létalité s'établit à 56,5%, en 1855 à 49,3%. Cette année-là, l'arrondissement de Colmar a un taux de 58%, celui de Belfort de 53% et celui d'Altkirch de 43,5%. Le docteur Muller qui soigna les cholériques de Pfastadt compta vingt-quatre victimes sur les cinquante et un cas qu'il eut à traiter soit une létalité de 47% ; il reconnaît que "c'est là malheureusement la proportion qui s'observe généralement dans cette fatale maladie". En 1866 cependant, si l'on en croit les chiffres approximatifs fournis par le préfet, l'épidémie de Mulhouse fut moins meurtrière : quinze décès pour une centaine de cas, soit une létalité de 15%.

Lorsque l'épidémie se termine, quelle est la proportion de la population totale des communes qui est décédée du choléra ? Les proportions les plus courantes sont faibles : pour tout le Haut-Rhin en 1855, vingt sept des quatre-vmgt huit communes connues (sur les quatre-vingt onze touchées) eurent moins de 1% de leur population morte du choléra, quarante moins de 5%. A Ribeauvillé où l'épidémie de 1849 fut fatale à bien des malades, la mortalité représenta environ 1,2% de la population totale de la ville. Le préfet souligne au ministre qu'en 1854-1855 "la mortalité a atteint en plusieurs points 4, 5, 6, 7 et 8%. A Soultzmatt, elle s'est élevée jusqu'à 23%", ce qui est exceptionnel. Il est exact que le choléra a pris 6,6% de sa population à Thann, presque 4% à Brunstatt et à Village-Neuf, plus de 5% à Soultz, 7,2% à Pfaffenheim, 8% à Obermorschwiller. Les communes dont la population fut proportionnellement peu touchée ne pouvaient cependant se réjouir. Sur les dix-sept communes de l'arrondissement d'Altkirch touchées en 1854, neuf ont eu peu de leur population touchée : de 0,02 à 0,3%. Or, ce sont ces communes qui ont le taux de létalité le plus fort : de 75 à 100%. Le phénomène est identique pour l'arrondissement de Colmar la même année : sur les vingt-quatre communes qui eurent moins de 0,8% de leur population touchée, dix-huit eurent une létalité supérieure à 75%. Donc moins de cas mais plus souvent mortels. Certes il peut y avoir un gonflement artificiel de la létalité si les autorités n'ont déclaré les cas que s'ils se terminaient par la mort. On peut cependant avancer l'hypothèse que "dans les lieux peu touchés, les quelques malades sont aussi les plus fragiles qui succombent plus souvent du choléra que l'ensemble de la population".

Ces personnes plus fragiles, il faut les chercher chez les enfants et surtout les vieillards. Ainsi, sur les cinq victimes du choléra à Issenheim en 1854, il y eut un enfant et deux vieillards, l'un "d'une faiblesse extrême depuis plusieurs années", l'autre qui "crachait ses poumons depuis dix ans". Il est clair donc que "les personnes fragilisées par l'âge sont les principales victimes du choléra". Les documents dont nous disposions ne nous ont pas permis de vérifier si le choléra "entraînait une surmortalité féminine... de faible ampleur, limitée au début de l'âge adulte et à la vieillesse". Tout au plus pouvons-nous apporter au dossier ces chiffres mulhousiens pour 1854-1855 : sur cent-vingt victimes féminines, 32% ont moins de quinze ans, 15% plus de soixante et 53% ont entre quinze et soixante ans. La proportion d'adultes masculins dans la mortalité masculine totale n'est, elle, que de 46,3%.

En semant la mort, le choléra crée une autre inégalité, sociale cette fois, Ce sont les pauvres qui payent le plus lourd tribut au fléau et les contemporains en avaient pleinement conscience. Les témoignages en sont multiples. Si le maire de "Mulhouse propose que le médecin des pauvres Salathé reçoive la médaille de bronze pour services rendus lors de l'épidémie de choléra", c'est parce que "son quartier est exclusivement habité par des ouvriers parmi lesquels l'épidémie a frappé avec le plus d'intensité". Le préfet constate que "jusqu'ici (il écrit le 2 septembre 1854), la classe pauvre a seule été atteinte, la misère pouvant être considérée comme la cause déterminante du mal". Dans le canton de Munster, à Belfort ou à Thann, l'écho est le même. Les autorités mulhousiennes fournissent un intéressant bilan socio-professionnel des décès survenus en 1853-1854 dans leur ville : trente-huit victimes étaient sans profession (16,5% du total), cent quarante-trois ouvriers d'industrie (62,1%), trente-deux ouvriers agricoles (14%), onze domestiques (4,7%). Les avocats, marchands, négociants et rentiers ne comptent que quatre victimes dans leurs rangs.

Certes, la barrière sociale ne saurait arrêter totalement l'épidémie : les classes supérieures sont parfois touchées. Le maire de Belfort annonce au préfet en septembre 1855 "l'épidémie qui sévit toujours principalement dans la classe indigente a cependant commencé à atteindre la classe aisée et nous avons eu hier trois décès de personnes notables de la ville qui ont bien vivement impressionné la population". Cependant, ces quelques cas de personnes aisées touchées par le choléra ne sauraient invalider la règle qui veut que ce soit les pauvres qui en sont les principales victimes. Le docteur Benoît affirme que "les mauvaises conditions hygiéniques telles qu'un travail excessif, une nourriture insuffisante, un logement insalubre, les excès, etc. sont les causes les plus évidentes et les plus avouées (de la maladie). Par elles seules en effet, le pauvre diffère du riche, et par elles il paye un tribut impitoyable au fléau dont le riche sent à peine les atteintes". L'inégalité sociale ne disparaît pas non plus après la mort. A Colmar, il est décidé en septembre 1854 que "les pauvres décédés à domicile et qui forment encore les 5/6èmes des enterrements officiels seront bénis en silence par deux prêtres. On ne sonnera plus qu'un coup de dix minutes à peu près pour les obsèques des classes aisées et plus exigeantes". Il semble légitime de retenir cette proportion des cinq-sixièmes comme répartition entre victimes pauvres et victimes aisées.

Source : Le choléra dans le Haut-Rhin au XIXe siècle, Marie-Claire Vitoux, Annuaire historique de la Ville de Mulhouse, tome 2 - 1989


Le Choléra à Colmar

Rue de l´Eglise par Michel Hertrich, 1876. Musée d´Unterlinden.

La dernière épidémie d´une longue liste. La plus connue aussi parce qu´elle relève de l´observation et des statistiques, non des chroniques et des légendes. Officiellement, elle a touché 505 personnes sur 21.348 habitants : 145 hommes, 166 femmes et 83 enfants. 349 personnes y succombèrent, dont 100 hommes, 166 femmes et 83 enfants. C´est peu dans l´absolu, c´est énorme au regard de l´émotion soulevée et de la peur qu´elle engendra. Car l´épidémie reste d´abord un traumatisme. Un choc qui concerne la population entière et qui touche directement une fraction importante de celle-ci. Elle installe le doute parmi ceux qui pensent avoir les moyens de l´enrayer, elle accable ceux qui de toute façon ne s´en sortiront pas. Le choléra est-il une fatalité qui ne touche que les milieux déshérités, la population démunie qui vit dans de mauvaises conditions d´hygiène ?

En apparence, oui ! On connaît le cheminement de cette pandémie, originaire de l´Asie, qui a déferlé sur le monde à partir de 1817 par six vagues successives. La transmission du choléra se fait toujours par voie orale. L´origine hydrique détermine l´épidémiologie. La qualité de l´eau est donc essentielle. On la boit, on se lave avec, on l´utilise pour traiter les aliments. A Colmar comme ailleurs.

Les rapports des années 1830, quand le choléra avait touché l´Europe et qu´une Intendance sanitaire avait été créée dans le Haut-Rhin, sont accablants. La propreté des rues et des maisons, tant à la ville qu´à la campagne, laisse sérieusement à désirer. Les écuries, les fumiers et les latrines à l´intérieur des habitations sont des foyers de contamination. Les mesures prises pour les bâtiments publics nettoyés à l´eau de chlore et badigeonnés à la chaux ne trouvent guère de prolongement chez les particuliers. Quant aux mesures hygiéniques recommandées à chacun par arrêté du maire, elles ne trouvent qu´un écho mesuré.

Ce sont les habitants des quartiers aux rues étroites et mal aérées qui payèrent le plus lourd tribut. Les rues de la Herse, de la Poissonnerie, de la Harth, la rue Haslinger, notamment. Sur les 349 personnes décédées, 174 appartenaient à des familles d´ouvriers de fabrique, 104 étaient des journaliers. Quand vint l´heure du bilan et des commissions d´enquête, on attira une fois de plus l´attention sur le fait que la plupart des maisons de la ville n´avaient pas de fosse d´aisance, que les matières fécales étaient soit jetées sur les fumiers dans les cours intérieures ou directement déversées dans les cours d´eau de la ville. L´assainissement, indispensable pourtant, fut reporté : la municipalité ne voulait pas se brouiller avec ses administrés en leur imposant des dépenses supplémentaires.

Chronologie des épidémies de Colmar de 1295 à 1669 :

Année : maladie, nombre de décès
1295 : Variole, 770 enfants
1297 : ?
1313 : ? , 13.600
1348 : Peste bubonique, 6000
1365 : Peste bubonique, 3000
1370 : Peste bubonique, 2000
1414 : Influenza ?
1418 : Peste bubonique, 2000
1426 : Peste bubonique
1450 : Peste bubonique
1509 : Grippe
1511 : Peste bubonique
1541 : Peste bubonique, 3500
1564 : Peste bubonique, environ 5000
1609 : Peste bubonique, 3500 à 4000
1611 : Peste bubonique
1854 : Choléra, 349

Sources :
- La médecine et l'hygiène dans le vieux Colmar, Dr Henri Fleurent, Annuaire de la Société Historique et Littéraire de Colmar, 1959
- Office de Tourisme de Colmar


Le Choléra à Turckheim

En 1854, le choléra faisait beaucoup de victimes dans les communes de Niedermorschwihr et de Wintzenheim, tandis qu'à Turckheim, il n'y a pas eu un seul cas.

Difficile de ne pas faire un parallèle entre les évènements actuels et des faits qui se sont déroulés il y a plus de 170 ans dans la région, et relatés dans cet article paru dans le journal local, Le Glaneur du Haut-Rhin du 20 mars 1864 : « On nous envoie de Turckheim la note suivante : « Le docteur Morel de Colmar disait un jour que si jamais une épidémie venait à sévir à Colmar, il conseillerait à ses clients de se retirer à Turckheim, car Turckheim se trouve dans les conditions les plus satisfaisantes d'hygiène de mémoire d'homme. En effet, aucune maladie épidémique n'a exercé ses ravages dans cette petite ville. » En 1854, le choléra faisait beaucoup de victimes à Niedermorschwihr et Wintzenheim, tandis qu'à Turckheim, située entre les deux communes, il n'y a pas eu un seul cas de choléra. Ce qui prouve encore combien l'illustre docteur avait raison, c'est la longévité de ses habitants durant l'année 1863. Sur une population de 3.000 âmes, il n'y a eu que 52 décès et parmi les 52 personnes qui ont payé leur tribut à la mort se trouvaient 6 octogénaires et 2 nonagénaires. Ensemble, les 8 comptaient 681 années d'existence. »

De nos jours, il est évidemment peu probable que Turckheim soit davantage épargnée que les autres communes par le coronavirus. Pourtant, pour se préserver du choléra, les médecins du XIXe siècle préconisaient déjà de se laver les mains fréquemment, de désinfecter tout ce qu'on pouvait toucher et, une fois l'épidémie déclarée dans une localité, d'établir des cordons sanitaires autour des premiers cas afin d'empêcher la propagation de la maladie, et de donner en exemple Ferdinand de Lesseps (*) qui, en 1822, consul de France à Alep en Syrie, se réfugia avec tous ceux qui voulurent l'accompagner, dans un jardin à quelques distances de la ville.

Son asile étant entouré de murs et d'un large fossé, il n'y laissa que deux portes : une pour l'entrée et l'autre pour la sortie. Tant que dura le fléau, il interdit toute intrusion d'aliment et d'objets sans qu'ils aient été préalablement soumis à un lavage méticuleux. Cette colonie composée de près de 200 personnes ne compta aucun malade, alors qu'en 18 jours, la maladie fit périr 4.000 personnes dans la ville.

Enfin, pour la petite histoire, toujours dans Le Glaneur du Haut-Rhin, dans son édition du 9 septembre 1855, on apprend que le préfet du Haut-Rhin, Paul Odent, a suspendu de ses fonctions le sieur Spiess, adjoint au maire de Soultzmatt, pour avoir abandonné sa commune au mois d'août, au moment où le choléra s'y était déclaré. Courage fuyons !

Source : Jean-Marc Lalevée, L'ALSACE du lundi 30 mars 2020

(*) Ferdinand Marie, vicomte de Lesseps, (Versailles 19/11/1805 - La Chesnaye 7/12/1894), diplomate et entrepreneur français. Célèbre pour avoir fait construire le canal de Suez et pour être à l'origine du scandale de Panama pour lequel il a été condamné.


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