La locomotive du rapide. Dans le cercle, deux morts sur l'avant de la machine Photo parues dans « Les Dernières Nouvelles du Haut-Rhin » du 12 février 1946.
Il était 7h38, ce lundi 11 février 1946, et le car n° 2324 PR 5 de
la Salta, qui venait de quitter la gare de Colmar, s'élançait sur la
route d'Ingersheim en direction de Lapoutroie.
Martin Koch, le chauffeur, connaissait par coeur ce trajet qu'il
empruntait quotidiennement et s'engagea donc en toute confiance sur le
passage à niveau dont les barrières étaient relevées, il ne vit pas
arriver l'express Calais-Bâle lancé à 75 km/h !
Le bus, heurté en son milieu, fut broyé. Le conducteur de la
locomotive avait bien tenté de freiner, mais sa machine n'avait pu
arrêter sa course qu'à hauteur de la rue du Logelbach. Dans l'amas de
ferrailles et de tôles enchevêtrées, se trouvaient une trentaine de
passagers.
Arrivés rapidement sur les lieux, les pompiers, sous les ordres de
l'adjudant Brendel, dégagèrent une vingtaine de blessés, dont plusieurs,
dans un état grave, qui furent transportés à l'hôpital Pasteur. On
pouvait déjà dénombrer sept cercueils alignés le long de la voie.
Quelques secondes avant la collision, un autre bus, qui assurait la
liaison en sens inverse, venait d'échapper de justesse à la catastrophe
et se trouvait à 50 mètres de distance quand l'accident se produisit.
A 8 heures, le préfet du Haut-Rhin, René Paira, le procureur de la
République, Louis Bouquet, le député-maire Édouard Richard, le juge
d'instruction Bourgeon et d'autres personnalités arrivèrent sur les
lieux.
Ce qui reste du bus après le terrible choc (Photo Moderne Colmar)
La responsabilité de cette terrible catastrophe fut attribuée au
garde-barrière, un jeune mutilé de guerre (trépané) de 26 ans, habitant
Biesheim, qui avait été affecté à ce poste en 1941. Il fut arrêté et
inculpé pour homicide par imprudence.
L'enquête ouverte par le parquet permit de mettre en évidence au
moins deux défaillances : d'une part la cloche actionnée depuis la gare
de Bennwihr dont la sonnerie retentissait cinq minutes avant le passage
des trains n'avait pas fonctionné et, bien que sa défectuosité eut été
constatée la veille à 18h30, aucune réparation n'avait été entamée
; d'autre part, le signal automatique, appelé « crocodile », qui se
déclenchait quand un convoi se trouvait à 1200 mètres du passage à
niveau, n'avait donné aucune information ni à ce passage, ni au
précédent, rue Henry-Wilhelm.
L'examen médical de l'employé révéla que, nonobstant sa trépanation,
le jeune agent était sain de corps et d'esprit. Il avait pris son
service à 6 heures du matin, après avoir parcouru 18 km à vélo par un froid
assez vif.
Il est possible que le fait de se retrouver brusquement dans
l'atmosphère surchauffée et saturée d'oxyde de carbone de sa baraque,
ait momentanément amoindri ses facultés.
Le quotidien en conclut que, même si le jeune homme, qui connaissait
l'heure exacte des passages de tous les convois, n'avait sans doute pas
respecté les consignes qui s'appliquent en cas d'anomalie, on ne pouvait
toutefois pas lui imputer l'entière responsabilité de ce drame qui
suscita une vive émotion dans la ville.
Textes : Jean-Marc LALEVÉE, L'ALSACE du mardi 11 février 2020
Le
lieu où s'est déroulé le drame, route d'Ingersheim à Colmar. De nos jours,
les bus ne risquent plus de se faire percuter par les trains, qui circulent
au-dessus (photo Jean-Marc Lalevée)
Pour le journal L'Alsace, en février 1946, l’arrestation du
malheureux garde-barrière n’était pas la solution : les morts n’en seraient
pas rendus pour autant à leurs familles.
Pour le chroniqueur de l’époque,
le véritable responsable de l’accident reste bien « l’éternel passage à
niveau qui avait déjà fait couler tant de sang. Ces équipements sont une
plaie, même quand leur fonctionnement est assuré de façon humaine ».
Colmar possédait alors six de ces passages, situés dans des rues très
passantes et au trafic ferroviaire important. Ils représentaient un danger
constant et constituaient une entrave non moins constante à la circulation.
Avec ironie, le journaliste releva que : « Si, jusqu’à présent , les
accidents avaient été rares à Colmar, cet heureux retard était à présent
terriblement et tragiquement comblé ! La suppression des passages à niveau
était ardemment réclamée par les cheminots eux-mêmes et le seul obstacle
auquel elle se heurte est d’ordre financier. Mais qu'importe la dépense
quand il s’agit d’épargner des vies humaines ? La somme que la SNCF dut
verser pour indemniser les familles des victimes, aurait suffi à couvrir les
frais de suppression des passages à niveau et leurs remplacements par des
passages en dessus. »
Depuis l’électrification du réseau ferré en France
dans les années 1950, il n’existe plus aucun passage à niveau de ce type,
sur cette ligne.
L'accident du 11 février 1946 a fait 15 morts et de nombreux blessés.
Les obsèques des victimes eurent lieu jeudi 14 février 1946 à 10 heures à
la collégiale Saint-Martin, pour les catholiques, à 14 heures au temple
Saint-Matthieu pour les protestants et à Wintzenheim, pour un habitant
de cette commune.
Décédés sur le lieu de l'accident :
- Édouard Schramm (35 ans, plâtrier)
- Édouard Warth (36 ans, maçon)
- Nicolas Bentz (61 ans, chef de train)
- Antoine Engasser (43 ans, charpentier)
- Émile Munsch
- Michel Ritzenthaler
- Philippe Sessa (62 ans, maçon)
- Robert Laucher (40 ans, instituteur), tous de Colmar.
- André Landbeck (18 ans, électricien), de Wintzenheim, et
- Louise Fessler née Imbach (29 ans, charcutière), de Mulhouse
figurent également parmi les victimes.
Décédés à l'hôpital :
- Victor Schluck (20 ans, plâtrier)
- Maria Wybrecht, divorcée Essler (61 ans)
- René Kolb (34 ans, restaurateur)
- Charles Fritsch (33 ans, gérant de la Banque populaire de Kaysersberg)
- Charles Boog (18 ans électro-monteur, décédé le 15 février 1946), tous de Colmar.
Les blessés admis à l'hôpital :
- Martin Koch (43 ans, le chauffeur du car)
- Achille Glethé (40 ans)
- Albert (46 ans) et André (15 ans) Schluck (père et fils)
- Marthe Petermann
- Jérôme Buhlen (57 ans)
- Jeannette Kohler (19 ans)
- Joseph Holtzer (43 ans), tous de Colmar.
- Henri Miclo (22 ans, d'Orbey) et
- Arsène Heinrich (43 ans, de Strasbourg).
Blessés légers rentrés chez eux après soins :
- Auguste Holtzer (21 ans)
- René Furst (26 ans)
- Berthe Buhlen (23 ans)
- Éléonore Hoeck.
D'après les DNA de l'époque, huit blessés graves ont été transportés à l'hôpital dans une camionnette de l'entreprise de construction André Bricola et cinq autres dans une voiture privée !
Trois personnes ont été miraculeusement rescapées :
- Mlle Ritzenthaler, institutrice à Ingersheim
- Mlle Grillon, institutrice à Ammerschwihr
- M. Thoman, tous trois de Colmar, qui étaient assis à l'avant du car.