WINTZENHEIM.HISTOIRE

1818 : Parricide au Saint-Gilles


Une ferme paisible près de Wintzenheim, et pourtant, en 1818...

Wintzenheim

(photo DN)

Tout ici respire la paix et la quiétude... Au pied de la colline, une ferme rustique, avec un beau portail gothique. Des arbres (peut-être) centenaires... C'est pourtant ici, tout près de Saint-Gilles et de La Forge, que s'est commis, dans la nuit du 28 au 29 janvier 1818, un crime qui fit frissonner les contemporrains : un parricide.

Cette ferme qui s'appelle aujourd'hui simplement la ferme de Saint-Gilles, portait à l'époque le nom de Gigersbourg, et c'est ici que Jean Heinrich, 26 ans au moment des faits, étrangle son père, Jacques, et cela avec la complicité de sa mère, Salomé.

La grange (à droite) avait flambé il y a quelques années, mais a été reconstruite dans le même style. Notons que la ferme a dû prendre la succession d'un ancien couvent (le portail gothique serait donc la porte de la chapelle), comme en atteste un dessin représentant une chapelle et portant la date de 1575, et figurerait le Gigesbourg de l'époque, un nom qui renvoie également à un château dont de maigres restes subsistent à proximité.

Source : Dernières Nouvelles (sans date)


Cour d’assises de Colmar, 31 mai 1818

Un crime épouvantable, accompagné de circonstances extraordinaires, atroces, vient d'être jugé aux dernières assises de la Cour royale de Colmar.

Dans le courant de novembre 1817, la famille Heinrich, composée du père, de la mère et de quatre enfants, quitta la commune d'Ampfersbach, et vint s'établir à la ferme dite Gigersbourg, canton de Wintzenheim, arrondissement de Colmar, dont une partie était habitée par la famille Antoni. Vers la fin de janvier dernier, le père Jacques Heinrich se plaignit d’une indisposition que l'on crut provenir de la fièvre pourpreuse (1) alors répandue dans cette contrée et dont se trouvaient atteints la femme Salomé Heinrich, et un de ses fils nommé Matthias.

De retour d'un voyage qu'il avait fait à Soultzbach le 26 janvier, Heinrich père garda le lit jusqu'à sa mort, qui eut lieu dans la nuit du 28 au 29 du même mois. Le 30, il fut enterré au cimetière de Gunsbach. Jusques là rien encore n'avait éveillé les soupçons sur les causes de sa mort ; mais bientôt le juge de paix de Munster, qui connaissait l’immoralité du fils aîné, Jean Heinrich, la mésintelligence existante entre son père et lui, et surtout les violences et les menaces de ce dernier, ayant été informé de quelques-unes des circonstances qui avaient précédé et suivi ce malheureux événement, se rendit sur les lieux le 4 février, assisté de deux officiers de santé, du maire, de la gendarmerie, et là, en présence d'un concours nombreux d’habitants, il fut procédé à l'exhumation du cadavre de l'infortuné Heinrich. On reconnut évidemment que la poitrine avait été meurtrie et enfoncée par un corps contondant, et des taches noirâtres formant une espèce de cercle autour du cou, ainsi que la rupture d'une vertèbre au-dessous de la nuque, motivèrent la déclaration faite d'un commun accord par les officiers de santé, que Jacques Heinrich était mort par suite de violences graves et de strangulation. L'ouverture du cadavre, faite par ces mêmes chirurgiens quatre jours après, confirma leur première déclaration.

Lors de l'arrestation de la veuve Heinrich, de Jean Heinrich son fils, et de sa fille Anne-Marie, soupçonnés d’avoir médité et commis ce crime affreux, on remarqua les agitations de la mère qui, à l'apparition des gendarmes, poussa un cri d'effroi et s'enfuit précipitamment dans la chambre voisine, où une trappe pratiquée devait favoriser l’évasion du meurtrier.

Les séances des 19, 20 et 21 de ce mois, des assisses de la cour royale de Colmar, avaient attiré une foule considérable d'auditeurs. Dès huit heures du matin les portes étaient assiégées, et l'intérieur de la salle rempli. Plusieurs personnes distinguées de la ville occupaient des places réservées. Plus de quarante témoins ont été entendus. Il est résulté des différentes dépositions la preuve des faits suivants.

Depuis longtemps les discours et les menaces de Jean Heinrich annonçaient qu'il méditait la mort de son père ; plus d'une fois ses violences excitaient l'indignation des voisins, et le nommé Stoer a déclaré qu'il y a environ quatre ans, il vint au secours d'Heinrich que son fils voulait tuer avec une hache, et qui l'apostrophait en ces termes : Vieux coquin, tu ne mourras jamais que de ma main ! Ce témoin ajoute avoir, il y a un an, soustrait Heinrich aux violences de ses deux fils Jean et Jacques qui l'avaient terrassé. D'autres témoins ont rapporté de semblables menaces faites par Jean Heinrich à l’auteur de ses jours. Ce malheureux père s'étant vu contraint, en 1817, de quitter sa maison, il répondit au sieur Martin Ruhland, maire de Stosswihr, qui l'engageait à retourner auprès de sa famille : Ils ont voulu me tuer ; je suis trop sûr que mon fils Jean en veut à ma vie ; ma femme, qui s’entend avec lui, vaut encore moins que lui. Un autre témoin, Jean Graff, déclare que, dans pareille circonstance, Heinrich lui fit cette réponse : Les bûcherons qui ont travaillé avec Jean dans la forêt de Stauffen, m'ont dit qu'ils auraient un bon pourboire de mes fils s’ils m’assommaient ; je suis donc sans asile, ne pouvant retourner auprès des miens.

Jean Heinrich était d'ailleurs, par son immoralité et son inconduite, la terreur de la contrée ; plusieurs vols faits de nuit, et sur des grands chemins, lui sont attribués ; on le soupçonne fortement d'être l'auteur d'un meurtre commis en 1816 sur un pauvre ouvrier qui venait de toucher son salaire, et qui fut trouvé assassiné dans le torrent de la Fecht.

Enfin, il ne manquait plus à Jean Heinrich, pour mettre le comble à tant d’horreurs, que de réaliser ses menaces parricides. Comme nous l'avons dit, Heinrich père était malade depuis quelque temps, lorsque le 26 janvier dernier son indisposition l’obligea à garder le lit. Cependant la maladie, loin de prendre un caractère grave, laissait entrevoir une prochaine guérison, et ainsi se trouvaient déçus les vœux criminels de Jean Heinrich et de sa mère. Ces deux monstres résolurent de mettre un terme à leur incertitude : dans la nuit du 28 au 29 janvier, après avoir éloigné Anne-Marie, peut-être pour qu'elle veillât à ce que la famille Antoni, séparée seulement par un mur de leur appartement, ne vint pas les surprendre, ils s'approchent du lit de douleur… Le spectacle d'un époux, d'un père souffrant n'arrête pas leur férocité : Jean Heinrich s'élance sur son père, le saisit à la gorge, l'étrangle, tandis qu'avec son genou, et à coups redoublés, il meurtrit et enfonce sa poitrine. Ses cris étouffés, ses regards mourants, loin d’inspirer aux assassins un sentiment de pitié, ne font qu'augmenter leur rage et leur crainte d'être surpris. Tremblant que son père n'échappe à la mort, le barbare Heinrich saisit la tête du vieillard expirant, la renverse avec effort, et rompt une vertèbre du cou... C'en est fait, le monstre est content : le plus affreux des crimes, le parricide est consommé.

Mais ils n'étaient pas seuls. La vengeance ne devait pas longtemps se faire attendre. Un enfant dont ils croyaient n'avoir rien à redouter, avait tout vu, tout entendu, et la vérité sortira de sa bouche innocente (2).

Le lendemain matin, Jean Heinrich sort de bonne heure ; il annonce aux voisins que son père est mort dans la nuit. Il dit avoir arrangé les mains du défunt telles qu'elles doivent rester ; il défend expressément qu'on y touche avant son retour. Il se rend à Wihr chez le nommé Baldenberger, pour l'engager à venir ensevelir son père, et il lui recommande aussi de lui laisser les bras croisés sur sa poitrine, comme il les avait placés avant son départ. Heinrich va ensuite chez un charpentier pour lui commander un cercueil, et il lui en remet lui-même la mesure. II s'éloigne, et ne rentre chez lui le soir que très tard.

Cependant Baldenberger arrive à la ferme de Gigersbourg ; il trouve la veuve Heinrich et ses deux filles encore couchées, dans la même chambre où gisait, sur un lit de paille, le corps de la victime entièrement couvert d'un grand drap. La veuve lui défend expressément de remuer le corps. Baldenberger lui faisant observer qu'il faut lui mettre une chemise blanche, elle s'empresse de lui répondre qu'elle n'en a point, et que d'ailleurs on ne le verra pas quand le tout sera enveloppé d'un linceul. Vers midi, elle envoie Baldenberger chez le charpentier pour hâter la confection du cercueil, qui ne fut apporté qu'à cinq heures du soir. Le cadavre, enveloppé du linceul qu'on avait cousu dans toute sa longueur, sur l'ordre de la femme Heinrich, et contrairement à l'usage du pays, fut déposé dans le cercueil à l'entrée de la nuit. Mais le charpentier s'aperçut, en soulevant le corps, que la tête tombait en arrière d'une manière extraordinaire. On remarque dans ces détails les précautions prises par la veuve pour qu'aucun voisin, aucun parent ne vît la dépouille mortelle du défunt, et qu'aucun d'eux n'avait été appelé pour aider à l’ensevelir.

Depuis ce moment jusqu'au jour de l'arrestation des coupables, Jean Heinrich passa plusieurs nuits hors de la ferme. Le 2 février, ayant couché à Breitenbaeh dans un cabaret (3), et étant informé par la fille de la maison que deux gendarmes venaient d'arriver pour se rafraîchir, il la pria, dans le cas où on le demanderait, de l'avertir en frappant au plafond. Sa crainte était telle alors qu'il fit un mouvement pour sauter par la fenêtre.

Le parricide et sa mère furent amenés devant la cour d'assises de Colmar. Tous les faits furent attestés aux débats par des témoignages authentiques. Un témoin a déclaré avoir entendu dire à Jean Heinrich, en parlant de son père : Le voilà mort ! C’est une grande peine de moins, nous ne pouvions pas vivre ensemble. Un autre déposa que la mère avait dit : C’est un grand bien qu’il soit parti : Jean et lui ne pouvaient pas s’accorder. Nous avons le projet de commencer une distillerie, et le vieux buveur n’aurait fait que boire notre eau-de-vie.

Après une heure de délibération, les jurés ont fait la déclaration suivante.
Sur la première question, à l’unanimité : oui, l'accusé Heinrich est coupable du crime à lui imputé.
Sur la seconde question, à la majorité de sept voix contre cinq : oui, l'accusée Salomé Schwartz, veuve Heinrich, est coupable de complicité.
Sur la troisième question, à l’unanimité : non, l’accusée Anne-Marie Heinrich n'est pas coupable.
En conséquence de cette déclaration, M. le président a prononcé l'acquittement d'Anne-Marie Heinrich, et ordonné sur-le-champ sa mise en liberté.

La Cour s'est immédiatement retirée dans la chambre du conseil pour délibérer, en vertu de l'art. 351 du Code de procédure criminelle, sur la seconde question, attendu que Salomé Schwartz, veuve Heinrich, n'avait été déclarée coupable qu'à la simple majorité des jurés.
Trois juges s'étant réunis à la majorité des jurés, la Cour a condamné Jean Heinrich, âgé de 26 ans, et Salomé Schwartz, sa mère, âgée de 49 ans, à la peine de mort et aux frais de la procédure. L'arrêt porte qu'ils seront conduits à l’échafaud pieds nus, revêtus d'une chemise, la tête couverte d'un voile noir ; qu'ils seront exposés sur l’échafaud pendant qu'un huissier fera au peuple lecture de l'arrêt de condamnation ; qu'ils auront le poing droit coupé, et seront immédiatement mis à mort.

Sources :
- Journal des débats politiques et littéraires, 5 juin 1818
- Le Propagateur, Recueil sténographique d'éloquence, de littérature et d'histoire, 1er janvier 1823
- Chronique du crime et de l'innocence, 1834

(1) Fièvre pourpreuse : maladie donnant des éruptions cutanées d'un rouge profond ; l'atteinte est générale avec des lésions pourpreuses de la peau, une forte fièvre, des douleurs abdominales et un collapsus vasculaire.

(2) Catherine Heinrich, âgée de sept ans. Cet enfant couchait avec sa mère pendant la nuit du 28 janvier, dans la même chambre où Jacques Heinrich a été assassiné. Lors d'une visite domiciliaire faite par M. le juge de paix de Munster à la ferme du Gigersbourg, cette jeune fille, interrogée par ce magistrat et le sieur Hartmann qui s'y trouvait présent, sur ce qui était à sa connaissance, répondit d'abord ne rien savoir, attendu qu'elle dormait ; prétendit ensuite avoir vu les accusés Jean et Anne Marie Heinrich auprès du lit de son père lui donner les soins qu'exigeait sa maladie ; mais sur la simple observation qui lui fut faite qu'elle était en contradiction avec elle-même, puisqu'elle avait déclaré dans le principe être endormie, cet enfant, trop innocent pour savoir feindre longtemps, se mit à verser des pleurs, et avoua franchement n'avoir parlé que d’après ce que sa mère et son frère Jean lui avaient, en la menaçant de coups, recommandé et enseigné de dire.

(3) Cabaret : sorte d'auberge où l'on vend du vin en détail et où l'on donne aussi à manger.


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